La mission Marchand ou la Crise de Fachoda.

Quand l’Angleterre défie la France.

Crédits: Erwin Schütze
Illustration représentant la mission Marchand.

En 1898 la crise de Fachoda est l’un des derniers sujets de discorde entre la France et l’Angleterre. Depuis 1882, l’Angleterre occupe l’Egypte. Elle rêve de constituer un axe nord-sud à travers le continent africain, du Caire jusqu’au Cap. De son côté la France souhaite rallier ses possessions occidentales de Dakar jusqu’à l’Océan Indien à Djibouti en suivant un axe est-ouest. En 1898, la crise de Fachoda constitue le point culminant de l’affrontement entre ces deux puissances colonialistes.


Carte des colonies européennes en Afrique à la fin du XIXème siècle.

En cette fin du XIXème siècle, le continent africain, principal champ de l’expansion coloniale, est le théâtre d’une féroce concurrence entre les pays européens. Le premier ministre britannique, Robert Salisbury, veut sécuriser l’Egypte en soumettant les régions du Haut-Nil. En mars 1886, le général Kitchener reçoit la mission de conquérir le Soudan. En 1896 la France lance une nouvelle mission d’exploration sous les ordres du capitaine Jean-Baptiste Marchand. Cette mission, baptisé « Congo-Nil » a pour objectif de devancer les Britanniques sur les régions du Haut-Nil (actuel Soudan) afin d’y implanter un nouveau protectorat français et de contester la domination anglaise sur le fleuve afin de contraindre le gouvernement de Lord Salisbury de rouvrir les négociations à propos de l’Egypte et du canal de Suez.


Officiers de la mission Marchand.

La mission d’exploration du capitaine Marchand est constituée de huit officiers et sous-officiers, d’environ deux cent cinquante tirailleurs sénégalais et de plusieurs milliers de porteurs. D’un point de vue logistique, la mission Marchand nécessite en outre plus de six cents tonnes de matériel, dont 70 000 mètres de textile et seize tonnes de perles vénitiennes afin de séduire les chefs africains ainsi que quantités d’alcools et foie gras pour les besoins des gradés. Elle est constituée du capitaine Marchand, du capitaine Germain (commandant en second), des capitaines Baratier et Mangin, du docteur Emily, du lieutenant Fouque, de l’enseigne de vaisseau Dyé, et des sergents Bernard, Dat et Venail. La mission Marchand part le 24 juillet 1896 de Loango, un poste français situé sur les côtes atlantiques au nord de l’estuaire du Congo. Elle va d’abord remonter ce fleuve, puis le Bahr-el-Ghazal avant de déboucher sur le Nil. L’expédition utilise un petit bateau à vapeur, le Faidherbe, pour remonter les rivières. Si ces dernières ne sont pas navigables, le bateau est démonté et transporter à dos d’hommes.Après un périple de 5.500 kilomètres, la mission « Congo – Nil » arrive à Fachoda le 10 juillet 1898.


Itinéraire de la mission Marchand de Luango à Djibouti.

Fachoda n’est plus qu’une ruine, seules quelques briques effritées témoignent de son existence. Elle a été ravagée et rasée par les rebelles mahdistes. Le capitaine Mangin commence alors des travaux de fortification; un mât pour le drapeau est élevé. Le 25 août la bataille s’engage entre les soldats français et les mahdistes. Deux lourds vapeurs émergent de la brume tôt ce matin-là. A moins de 2 kilomètres du fort, les assaillants tirent un premier coup de canon. La charge tombe dans le fleuve à 300 mètres à peine du poste. A 11h du matin, les mahdistes tentent un débarquement sur la rive du fleuve où se trouve les français. Les officiers savent que si les mahdistes parviennent à débarquer, la situation deviendra alors très mal engagée. Heureusement les soldats français sont équipés de fusils Lebel qui ne font pas de traces de poudre. Ce court avantage technique va dérouter les assaillants et donner la victoire aux français. Au cours de cette attaque, les français vont brûler 14 000 cartouches sur les 42 000 dont ils disposent. Au soir de ce 25 août, Fachoda est débaptisée est devient Fort Saint-Louis. Le 29 août, quatre jours plus tard, le Faidherbe arrive avec le ravitaillement, le capitaine Marchand peut enfin télégraphier à Paris pour annoncer la réussite de sa mission. Partie le 18 mars, une armée anglo-égyptienne de 20 000 hommes, conduite par Lord Kitchener, remonte le Nil. Le 2 septembre, celle-ci vainc les Soudanais à Omdourman au terme d’une campagne brutale et meurtrière. Le 18 septembre Lord Kitchener écrit au capitaine Marchand pour lui annoncer ses victoires et son arrivée prochaine à Fachoda. Le lendemain, le 19 septembre, Marchand répond au commandant:

« Je crois devoir vous informer que par ordre de mon gouvernement j’ai occupé le pays de la rive gauche du Nil Blanc jusqu’à Fachoda. Je vous présent donc mes souhaits de bienvenue dans le Haut Nil et prend bonne note de votre intention de venir à Fachoda où je serais heureux de vous saluer au nom du gouvernement français. »

Il est 10h du matin ce 19 septembre 1898 quand on aperçoit au loin, vers le nord, les contours lointains de la flottille britannique composée de 2 000 hommes et 50 pièces d’artillerie (les français sont environ 200 et possèdent deux canons). Une entrevue entre les deux chefs à lieu immédiatement. Marchand, plus jeune et surtout moins gradé que Kitchener, rend visite au commandant anglais à bord du Sultan. Kitchener, fort de sa supériorité numérique, agite le spectre d’un affrontement armé. Marchand, de son côté, ne se laisse pas intimité. Il répond au commandant britannique. « J’ai pris possession de Fachoda sur ordre de mon gouvernement, je ne puis en partir que sur un ordre contraire. » L’entrevue se termine très rapidement sur un dialogue de sourds. Les troupes anglo-égyptiennes, pendant ce temps, ont débarqué mais se tiennent à distance du fort français. Kitchener, en homme d’expérience, se dit que plutôt que de se laisser entraîner dans un bain de sang contre un adversaire beaucoup plus faible en nombre, il serait plus sage de laisser le court normal de la diplomatie jouer en faveur de l’Angleterre. Kitchener attend donc, il ne compte pas laisser « des Européens quelconques » lui interdire de contrôler le cours du fleuve, de ses sources à son delta et envoie une deuxième lettre à Marchand, puis une troisième lettre, cette dernière beaucoup plus menaçante. Il notifie sa décision d’établir un blocus autour du fort français. De part et d’autre de la Manche, le nationalisme se déchaîne. La crise devient très vite internationale. Les relations entre la France et l’Angleterre se tendent à un point qui fait craindre qu’une guerre est possible. Théophile Delcassé, nouveau ministre des Affaires étrangères est dans une impasse. Il prônait jusqu’ici un rapprochement entre l’Angleterre et la France. Félix Faure, président de la République, est furieux. Soit la France recule et se ridiculise, soit elle campe sur ses positions et une guerre contre Londres s’engage, à la plus grande satisfaction de Berlin. La reine Victoria tente de son côté de modérer son gouvernement et calmer le jeu. « La guerre n’est pas concevable pour un motif si petit, écrit-elle dans son journal, les français sont pris dans une horrible impasse, il faut les aider à en sortir. » Pourtant, les ministres britanniques persistent à faire de la surenchère et la situation se tend de plus en plus.


Une du Petit Journal.

Le 9 octobre, le ministre Delcassé écrit au capitaine Marchand:

« Il importe que je puisse prendre connaissance le plus tôt possible des indications que vous êtes en mesure de me fournir sur votre rencontre avec le général Kitchener. » 

Cette lettre va créer un malentendu. Du point de vue du ministre, il s’agit d’éviter à tout prix l’irréparable alors que Marchand, sous pression, croit que le ministre cherche un prétexte pour en découdre. Il dépêche son second à Paris qui y arrive le 26 octobre. Le 27, à 8h du matin, le capitaine Baratier est au Quai d’Orsay dans le bureau du ministre pour comprendre que tout est déjà scellé et perdu pour la mission Marchand ! Ce que veut le gouvernement français et qu’exige le ministre tient en deux mots : la paix ! Le 3 novembre, le gouvernement annonce « qu’en raison de l’état sanitaire de la mission Marchand, le gouvernement vient de décider qu’elle quitterait Fachoda. » Sur place, une fois mis au courant, Marchand est atterré. Le motif invoqué le rend encore plus ivre de rage que l’ordre lui-même. Il adresse au ministre Delcassé un télégramme dans lequel il réfute le prétexte invoqué. Ce télégramme ne change rien à l’histoire, Marchand et ses hommes vont devoir baisser pavillon et plier bagages.Le jour du départ des troupes françaises, les britanniques, au grand complet, vont leur rendre les honneurs militaires.A cette occasion la France recule devant le Royaume-Uni. Pourtant, en habile négociateur qu’il est, Théophile Delcassé parvient à transformer cette renonciation sans gloire en un succès diplomatique majeur. Alors qu’elle a failli déclencher une guerre, la crise de Fachoda permet de réconcilier la France et l’Angleterre. Les deux puissances colonialistes concluent un accord le 21 mars 1899 qui fait disparaître les points de friction sur le continent africain. Cet accord offre la totalité du bassin du Nil à l’Angleterre qui renonce, en échange, à ses ambitions sur le Maroc. Cet accord jette en outre les prémices d’une Entente Cordiale entre les deux nations qui se concrétisera le 8 avril 1904. 


Carte de l’Égypte sous domination britannique et du Soudan anglo-égyptien.

Pour aller plus loin, quelques explications sur les Mahdistes et sur la guerre qui va les opposer entre 1881 et 1899 aux forces égyptiennes puis anglo-égyptiennes. Cette guerre est également nommée « Campagne du Soudan » par un de ses acteurs, un certain Winston Churchill. A partir de 1819, l’Egypte envahit les territoires de l’actuel Soudan. Ces terres tombent sous le contrôle égyptien. L’occupation fut cruellement ressentie dans le pays en raison essentiellement d’un niveau des impôts très élevé. A partir de 1873, voulant s’assurer le contrôle du canal de Suez, point de passage obligé vers leur empire des Indes, les Britanniques font pression sur les autorités égyptiennes et obtiennent facilement le contrôle du canal. Au Soudan, les Britanniques se font très discrets. En raison de cette absence de pouvoir fort, les populations musulmanes soudanaises se radicalisent. Elles reprochent aux Egyptiens un relâchement religieux et une trop grande proximité avec les Occidentaux. Muhammad Ahmad, leader religieux soudanais, prône une guerre Sainte et attire rapidement à lui de nombreux partisans. Le gouverneur égyptien du Soudan envoie contre lui deux compagnies d’infanterie. Celles-ci, très mal dirigées, réussissent à ouvrir le feu l’une contre l’autre. Les forces mahdistes contre-attaquent et détruisent ce qui restait des troupes égyptiennes. Après ce succès, les mahdistes se replient à Kordofan. Le 9 décembre 1881 une nouvelle tentative égyptienne échoue. En 1883, les Britanniques commencent à s’inquiéter de l’incapacité égyptienne à régler le problème. Le 4 février 1884, une armée égyptienne de 3200, commandée par le général Valentine Baker, est attaquée par 1200 soldats mahdistes. Les Egyptiens sont une nouvelle fois battus et perdent plus de 2300 hommes. Entre le 13 mars 1884 et le 26 janvier 1885 les troupes mahdistes encerclent et assiègent Khartoum. A la fin de janvier, 50 000 mahdistes entrent dans la ville. La garnison et les 30 000 habitants encore vivants sont décimés et réduits en esclavage. Le général en chef Charles Gordon meurt lors du siège. En 1896, l’Italie est à son tour menacée par les mahdistes après la défaite à la bataille d’Adoua. Le gouvernement britannique décide d’intervenir aux côtés de l’Italie tandis que la France augmente sa présence au sud Soudan. Le Royaume-Uni décide de lancer une véritable invasion. Horatio Herbert Kitchener reçoit son ordre de marche le 12 mars et entre au Soudan le 18 mars. Le 7 juin 1896, 9000 hommes commandés par Kitchener triomphent à la bataille de Firket. Après une nouvelle victoire en avril 1898 à Atbara, les troupes britanniques arrivent à Omdurman, la capitale rebelle en septembre. La bataille est remportée par les britanniques. Les survivants mahdistes s’enfuient vers le sud. En les poursuivants, Kitchener rencontre les français à Fachoda. L’insurrection mahdiste prend fin lors de la bataille d’Umm Diwaykarat avec la mort de Khalifa Adbullah le 24 novembre 1899.


Carte de l’expansion maximale des mahdistes.

Louis Aronde

Sources et bibliographie:

http://www.19eme.fr/articles/grandeguerreorigines.htm
https://histoirecoloniale.net/la-mission-Marchand-Fachoda.htmlhttps://www.academie-lascours.fr/fachoda-1898-point-strategique-de-lhistoire/
https://www.herodote.net/18_septembre_1898-evenement-18980918.php
http://www.museemilitairelyon.com/spip.php?article125
http://www.military-photos.com/fachoda.htm
https://clio-cr.clionautes.org/fachoda-et-la-mission-marchand-1896-1899.html
http://glenac.blogspot.com/2012/10/aymar-de-tonquedec-la-mission-marchand.html
https://www.franceinter.fr/emissions/les-oubliettes-du-temps/les-oubliettes-du-temps-18-septembre-2012
https://www.youtube.com/watch?v=lfjwfUk9SXo&t=1511s (Au cœur de l’histoire, Fachoda quand l’Angleterre défie la France, Europe 1)
https://www.youtube.com/watch?v=uxml4JpooeQ&t=272s (La crise de Fachoda, Empire colonial français 1/2, 2000 ans d’histoire, France Inter)
https://www.youtube.com/watch?v=XXB1TJyjhrk (La crise de Fachoda, Empire colonial français 2/2, 2000 ans d’histoire, France Inter)
https://www.radioclassique.fr/radio/emissions/franck-ferrand-raconte/ Franck Ferrand raconte, Fachoda, 14 mai 2019.

A noter qu’en 1977, une mini-série de six épisodes va mettre en scène cet épisode de l’histoire avec Robert Etcheverry dans le rôle du capitaine Marchand.

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