La bataille du Rio de la Plata. Échec et mat au Graf Spee

Crédits: Erwin Schütze

 

Le Graf Spee avant la déclaration de guerre. Notez la proue encore droite, qui sera modifiée sur les Scharnhorst ou Bismarck afin de ne pas embarquer trop de paquets d’eau dans l’Atlantique.
Source: Bundesarchiv

LKriegsmarine a été l’enfant pauvre de la politique hitlérienne de l’armement. Méconnaissance des choses maritimes ou désintérêt ? Une des raisons à ce « désamour » entre Hitler et la marine de guerre tient notamment aux buts de guerre du Führer, principalement continentaux. Qui plus est, l’Allemagne, contrairement à la France, au Royaume-Uni ou la Russie, a développé très tard une marine de guerre importante. Ce n’est qu’au début du XXe siècle avec le fameux Tirpitz que l’Allemagne tente de se hisser au niveau des autres puissances européennes. Afin de compenser ce retard, une stratégie ancienne mais modernisée est appliquée : celle de la guerre de course.

Bien que officiellement interdite depuis le traité de Paris de 1856, la guerre de course est très vite remise sur la table par les amiraux allemands, et ce dès 1914. Dans l’optique d’un conflit avec le Royaume-Uni et la France, il est vital de perturber leurs lignes de ravitaillement puisque leurs empires coloniaux peuvent subvenir à leurs besoins en temps de guerre.
Si pendant la Grande Guerre ce sont les U-Boote qui se chargent de cette guerre contre les navires de commerce, leurs homologues de surface ne sont pas inexistants. Dès les années 1930 et la refonte du programme militaire allemand, des cuirassés de poche (suite aux limitations du traité de Versailles) sont mis en chantier. Ces navires de dimensions moyennes mais à l’armement conséquent ne sont pas prévus pour affronter d’autres navires dans des batailles comme celle du Jutland, mais bien pour opérer seuls ou en petit groupe afin de déranger les lignes de communication ennemies.

Le Graf Spee à Spithead peu avant la guerre, en compagnie du HMS Renown.
Source: IWM

 

La genèse d’un hybride

Issu de la classe Deutschland, le Graf Spee voit sa quille posée le 1er octobre 1932 et prend la mer le 6 juillet 1936. Long de 186 mètres, le navire peut atteindre la vitesse de 28,5 nœuds et dispose d’une autonomie d’environ 30 000 kilomètres. Son armement consiste en six canons (placés dans deux tourelles triples) de 280 mm, huit canons de 150 cm et huit tubes lance-torpilles situés à la poupe. Le navire est manœuvré par 30 officiers et jusqu’à 1040 marins. Deux hydravions Arado Ar 196 complètent le tableau et peuvent être lancés via la catapulte intégrée au navire. Enfin, le Graf Spee est aussi le premier navire de la Kriegsmarine à être équipé d’un radar, le FMG G(gO) Seetakt.
Le blindage n’est pas le point fort du navire, sacrifié sur l’autel de la rapidité et de l’autonomie : la ceinture blindée est épaisse de 80 mm, les tourelles principales de 140 mm de face et le blindage du pont oscille entre 17 et 45 mm en fonction des endroits.
La carrière opérationnelle du Graf Spee démarre lors de la Guerre d’Espagne quand le navire effectue entre août 1936 et mai 1937 des « patrouilles de neutralité » (sic) près des côtes espagnoles. Le cuirassé de poche enchaîne ensuite jusqu’en 1939 des visites de courtoisie dans de nombreux ports comme Lisbonne, Tanger ou Vigo. Le 21 août de la même année, le Graf Spee part de Wilhelmshaven vers sa nouvelle assignation : l’Atlantique sud.

Un corsaire dans l’Atlantique sud

Le HMNZS Achilles.
Source: State Library Victoria

À la déclaration de guerre de la France et de la Grande-Bretagne, Hitler ordonne aux navires présents de démarrer la guerre de course contre les lignes commerciales alliées. Le protocole est simple : le cuirassé de poche, à l’approche d’un navire ennemi, doit l’arrêter, y chercher de la contrebande, évacuer l’équipage puis le couler. Cette (longue) approche de la guerre de course permet d’éviter de faire de victimes humaines, et ce afin de ménager les puissances occidentales mais aussi les neutres comme les États-Unis. Le Graf Spee reçoit l’ordre d’éviter le combat, mais n’est pas le seul navire allemand à tenter de perturber les lignes commerciales alliées.
Le 11 septembre, alors que le cuirassé de poche est en train de se ravitailler au pétrolier Altmark aux Canaries (et n’a pas commencé ses attaques), un de ses Arado repère le HMS Cumberland, croiseur de la classe County, bien décidé à venir inspecter ces navires. Les deux Allemands s’échappent de peu, et le 26 septembre, le Kapitän zur See Langsdorff (capitaine du Graf Spee) reçoit les ordres de commencer les attaques. Le TSS Clement, vapeur britannique, est repéré au large du Brésil puis coulé le 30. Mais le navire a eu le temps d’émettre un message qui va être funeste pour le navire allemand, le fameux « RRR » (message prédéfini pour caractériser une attaque par un corsaire). De suite, la Royal Navy connaît la position de l’Allemand, et le 5 octobre, une flottille franco-britannique composée de huit groupes se lance à sa poursuite. Les porte-avions HMS Hermes, Eagle, et Ark Royal côtoient le porte-aéronefs français Béarn, le HMS Renown, les Dunkerque et Strasbourg ainsi que 16 croiseurs.
Jusqu’au 17 octobre, le cuirassé de poche échappe à ses poursuivants et inscrit de nouvelles victoires à son tableau de chasse. Il est même repéré par un avion britannique… qui le confond avec un cuirassé français. Fin octobre, afin de tromper les Alliés qui sont à sa poursuite, le Graf Spee rentre dans l’océan Indien et fait cap vers Madagascar. Mais le navire a besoin de carburant : entre le 17 et le 26 novembre, il rencontre l’Altmark de retour dans l’Atlantique sud. L’équipage en profite pour camoufler son navire en construisant un leurre de tourelle à la proue. Après coup, son appareil de reconnaissance repère le marchand Doric Star, qui est coulé par le Graf Spee mais a le temps d’envoyer un message. Les Alliés savent de nouveau où est le corsaire allemand : le Commodore Henry Harwood à la tête de la Force G redirige ses navires vers l’embouchure du Rio de la Plata, qu’il juge comme la prochaine destination du corsaire allemand.

Lors de la poursuite du Graf Spee, le HMS Ajax vu du HMNZS Achilles.
Source: IWM

La nuit du 7 décembre, le Graf Spee rencontre et coule sa dernière victime, le marchand Streonshalh. L’équipage de prise y trouve à bord des documents confidentiels ; Langsdorff décide donc de se rendre à Montevideo, en Uruguay.

Les Britanniques approchent

Le 13 décembre 1939, les trois croiseurs britanniques (HMS Ajax, HMS Exeter et HMNZS Achilles) croisent à environ 700 km de Montevideo. À 06h10, de la fumée est signalée au nord-ouest de leur position ; c’est le HMS Exeter qui est envoyé voir par Harwood. Six minutes plus tard, Bell, le commandant du croiseur, envoie un signal optique à Harwood : « Je pense que c’est un cuirassé de poche » puis il décide de dresser le drapeau N à son mât. Le signal est clair pour les croiseurs britanniques : l’ennemi est en vue.
De son côté, Langsdorff a bien identifié le HMS Exeter, mais pas les deux autres, qu’il prend pour des destroyers escortant un convoi marchand. L’Allemand doit faire entière confiance à ses vigies car son appareil de reconnaissance est en panne depuis quelques jours. L’optique de détruire un convoi lui plaît ; Langsdorff décide donc de se déplacer dans leur direction pour engager les Britanniques. Mais plus son navire se rapproche des Britanniques, plus le Kapitän zur See se rend compte de son erreur : il n’y a pas un croiseur mais trois. Voulant prendre l’initiative, il pousse les moteurs de son navire à 24 nœuds en espérant détruire le navire marchand à vapeur qu’il a repéré. Cette tactique est sa première erreur : pourquoi chercher à aller au contact alors que ses canons de 280 mm peuvent toucher les Britanniques sans espérer un tir en retour ?

Cliché pris sur le HMS Exeter après les combats contre le Graf Spee. L’étendue des dégâts est énorme.
Source: IWM

De leur côté, les Britanniques développent leur plan de bataille classique : le HMS Exeter prend un cap nord-ouest tandis que les deux autres navires font cap nord-est. Le but est de forcer le navire allemand à éparpiller ses tirs. À 6h18, le Graf Spee ouvre le feu à 17 km sur le HMS Exeter, qui réplique à 6h20. Un vrai déluge de feu s’abat alors sur le cuirassé de poche allemand : le HMNZS Achilles tire à 6h21, l’Exeter une nouvelle fois à 6h22 puis l’Ajax à 6h23. Le Lieutenant-Commander Richard Jennings, officier responsable du tir sur le HMS Exeter, raconte l’échange de tirs :

« Alors que je me déplaçais sur le pont, le capitaine m’interpelle, mais pas de la manière habituelle avec le “Ennemi en vue, etc” mais un tonitruant “C’est le putain de Scheer ! Ouvrez le feu !” Tout au long de la bataille, l’équipage du Exeter pense combattre le Scheer. »

À 6h23, un obus de la troisième salve du Graf Spee pénètre dans le HMS Exeter. Les servants des tubes lance-torpilles sont fauchés, l’hydravion Walrus est détruit, les appareils de communication du navire sont endommagés. Trois minutes plus tard, un nouvel obus allemand frappe la tourelle « B », la mettant hors service. Les communications sont tellement mauvaises à l’intérieur même du navire que le capitaine doit utiliser des estafettes pour le diriger.
Au même instant, l’Ajax et l’Achilles se rapprochent du Graf Spee, qui réoriente ses tubes. L’Exeter tire à 6h30 deux torpilles mais aucune ne touche l’Allemand. Huit minutes plus tard, deux nouveaux obus frappent le croiseur britannique. C’est la tourelle « A » qui est cette fois détruite, et le deuxième obus allume un incendie dans la coque. Le HMS Exeter est en mauvais état, et seul Jennings dirige sa tourelle, criant des ordres depuis son toit. Mais les obus britanniques ont aussi fait mouche : deux projectiles de 203 mm ont allumé un incendie dans le corsaire allemand et détruit ses réserves de carburant. Le Graf Spee n’a plus que 16h de consommation, scellant de fait son sort.

Cliché pris dans la rade de Montevideo : le Graf Spee est déjà endommagé, des impacts se distinguant sur sa coque.
Source: US Nara

La fuite du Graf Spee

    Le Kapitän zur See Langsdorff sait que la survie de son navire réside dans la fuite. Il fait déployer un écran de fumée puis s’enfuit au nord-ouest. Les croiseurs britanniques le suivent, même le HMS Exeter qui gîte de plus en plus. À 7h16, le Graf Spee oriente ses canons afin de couler le croiseur britannique endommagé, mais les tirs des autres croiseurs l’en empêchent. Pendant vingt minutes, des échanges de tirs vont se succéder, sans permettre de neutraliser un ou l’autre des belligérants. Vers 7h40, les Britanniques commencent à manquer de munitions et font cap est : Harwood veut attaquer le corsaire allemand de nuit. Commence alors une poursuite : les navires anglais gardent le contact visuel et radar avec le Graf Spee, et l’Amirauté britannique est prévenue. Le HMS Cumberland, croisant non loin, est appelé en renfort ; tous les navires britanniques aux alentours doivent se rendre à l’embouchure du Rio de la Plata.
À 10h05, le HMNZS Achilles, ayant surestimé la vitesse du corsaire allemand, reçoit quelques salves et doit s’abriter derrière un écran de fumée. Une heure plus tard, le HMS Ajax reçoit un message sur la fréquence d’urgence internationale émanant du Graf Spee, lui demandant de prendre en charge des naufragés en canot de sauvetage. En effet, le SS Shakespeare tirant des esquifs a pu échapper au corsaire allemand. La poursuite continue jusqu’à la fin de la journée ; à 19h15, c’est au HMS Ajax de se faire tirer dessus par le Graf Spee. Harwood en est maintenant certain : l’Allemand va se replier dans le Rio de la Plata.

Le corsaire allemand fait son entrée dans Montevideo aux alentours de minuit. L’Uruguay est alors officiellement neutre mais affiche une sympathie pour les Britanniques.

Gros plan du Graf Spee à son entrée dans Montevideo ; les impacts sont visibles ici aussi.
Source: US Nara

Quand le droit s’en mêle

    Le Kapitän zur See Langsdorff est bien embêté en ce 14 décembre 1939. Le choix de l’Uruguay n’est pas judicieux, celui de l’Argentine l’aurait été bien plus. De plus, la 13e convention de la Hague, signée en 1907, interdit à un navire de belligérant de rester plus de 24h dans un port neutre. Les diplomates britanniques font alors pression sur le gouvernement uruguayen pour le forcer à faire respecter cette convention. Langsdorff en profite pour déposer 61 prisonniers britanniques à terre, et demande aux Uruguayens l’autorisation de rester deux semaines pour procéder à des réparations.

Le Kapitän zur See Hans Langsdorff à Montevideo lors de l’enterrement des marins allemands tombés au combat.
Source: Bundesarchiv

Mais la 13e convention de la Hague est encore invoquée par Londres, dans une stratégie surprenante afin de laisser le corsaire allemand à quai le temps d’amener des renforts. L’article 16 de la convention impose, dans le cas où un navire marchand et un navire de guerre ennemis se trouvent dans un même port, un délai de 24 heures au navire de guerre après le départ d’un navire marchand. Paris et Londres commencent alors à dérouter leurs navires marchands vers Montevideo… pour les faire partir à intervalles de 24 heures, afin de garder le Graf Spee à quai. Une opération d’intoxication britannique est aussi montée afin de faire croire au corsaire allemand qu’une force importante l’attend non loin. En réalité, seul le HMS Cumberland est dans les environs, mais l’annonce de la présence du HMS Renown, entre autre, terrifie les Allemands. Les croiseur britanniques en profitent pour rester invisibles mais évacuent beaucoup de fumée afin de gonfler artificiellement leur nombre.
Le temps joue contre les Allemands. Langsdorff ne peut espérer aucune aide ; de plus, son navire n’a plus de munitions que pour 20 minutes de tir. La stratégie d’enfumage des Britanniques fonctionne à merveille : le Kapitän zur See contacte l’amirauté de la Kriegsmarine. Plusieurs options lui sont suggérées, et seule une est interdite : l’internement en Uruguay. Le 17 décembre, Langsdorff décide de saborder son navire. Pour lui, mieux vaut éviter des pertes humaines dans une bataille qu’il ne pourrait de toute façon pas gagner.

Le Graf Spee juste après son sabordage. Des fumerolles s’échappent du navire, qui commence à gîter.
Source: IWM

Après son sabordage, le Graf Spee ne laisse apparaître que ses superstructures, comme un canon secondaire ici.
Source: US Nara

Autre cliché du Graf Spee sabordé. La tourelle arrière a été sortie de son berceau par les explosions.
Source: US Nara

La fin du Graf Spee

Le même jour, les munitions restantes du cuirassé de poche sont réparties dans le navire, qui est déplacé le lendemain dans la rade de Montevideo. L’équipage est récupéré par un remorqueur argentin, et à 20h55, le Graf Spee explose.
Le 19 décembre, Langsdorff et le reste de l’équipage sont à Buenos Aires, en Argentine. Dans l’hôtel Nava, l’ancien capitaine du Graf Spee écrit une lettre à sa famille, dépose le pavillon de son navire au sol, s’allonge dessus et se suicide d’une balle dans la tête. Il sera enterré dans un cimetière de Buenos Aires. Les corsaires allemands, eux, vont continuer à rôder sur les océans…

Ludwig Becker

Sources:

Magazine « Los! », n°2

http://www.los-mag.com/LOS2.htm

 

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