La bataille du Jutland, le crépuscule des géants

Crédits: Erwin Schütze

31 mai 1916. La nuit n’est pas encore tombée sur la mer du Nord mais plus de 250 navires sont en train de se toiser mutuellement avant ce qui va être le plus gros engagement naval de la Première Guerre mondiale. Cette future bataille représente le syncrétisme de l’Ancien Temps et du nouveau :  les deux amiraux cherchent la bataille décisive sur les mers comme à Trafalgar… mais avec des nouveaux matériels bien différents de la marine à voile comme les cuirassés ou les destroyers.

Le 2nd Battle Squadron britannique en avance vers le Jutland.
Source: IWM

Si la Royal Navy n’a rien à craindre de la Marine française depuis quelques années en 1914 suite au pacte d’alliance, c’est la marine allemande qui l’impressionne. Depuis la fin du XIXème siècle, les Britanniques cherchent à ce que leur marine reste la meilleure et soit la plus nombreuse du monde, car c’est sur elle que repose toute la stratégie d’un Royaume-Uni n’ayant pas suffisamment d’hommes pour repousser une invasion sur son sol. Cependant, la marine du Reich, malgré une politique de développement poussée, conserve un grand désavantage sur sa rivale, notamment de l’ordre numérique.

La recherche du conflit

Dès le début de la guerre, les Britanniques lancent un blocus des ports de l’Allemagne afin de freiner son approvisionnement en ressources stratégiques. Mais l’apparition des sous-marins et des torpilleurs rend cette tactique très dangereuse et la relègue définitivement dans l’Histoire. Il est décidé que le blocus doit devenir plus flottant, c’est-à-dire que la Grand Fleet se tient prête à appareiller dans ses ports au Royaume-Uni à toute tentative de sortie de sa rivale, la Hochseeflotte (flotte de haute mer). C’est l’amiral Jellicoe qui est responsable des navires britanniques et qui s’oppose au Vizeadmiral Scheer ; ce dernier est à la tête de la marine allemande depuis peu et l’enlisement du front terrestre ainsi que la suspension temporaire de la guerre sous-marine le pousse à vouloir faire sortir la flotte de ses ports.
Confronté à la supériorité numérique britannique, Scheer souhaite frapper à mort la Royal Navy et lui infliger de nombreuses pertes pour rétablir l’équité. Et pour cause : quand les Britanniques alignent en tout 33 navires de ligne, les Allemands ne leur en opposent péniblement que 16… Scheer se lance alors dans l’élaboration de pièges afin de détruire les navires britanniques. Le 26 mars, après une manoeuvre parfaite, il réussit presque à intercepter l’escadre de croiseurs de bataille du vice-amiral Beatty mais le mauvais temps l’empêche de l’engager. Bis repetita le le 21 avril où un raid contre Yarmouth échoue après que le SMS Seydlitz soit endommagé par une mine. C’est l’escadre commandée par le vice-amiral Beatty qui est alors explicitement la cible des pièges allemands : le 28 mai, tous les navires allemands reçoivent un ordre codé les obligeant à prendre la mer pour le 30.

L’amiral Scheer, en charge de la Hochseeflotte.
Source: Domaine public

L’amiral Jellicoe, en charge de la flotte britannique au Jutland.
Source: LoC

 

Le premier coup de la Royal Navy

Cependant, les Allemands ignorent que les Britanniques savent déchiffrer leurs codes depuis août 1914. L’augmentation du trafic de messages et les multiples références à l’Admiral Hipper, commandant alors les dreadnoughts allemands, fait présager le pire aux Britanniques. Le piège n’est pas éventé, mais la Grand Fleet est mise en alerte et quitte Scapa Flow sous le commandement de Jellicoe le 30 mai. Elle compte 24 dreadnoughts et 3 croiseurs de bataille ; Beatty, de son côté, part le même jour de l’Écosse avec 4 dreadnoughts et 6 croiseurs de bataille. Les deux formations doivent se rejoindre à environ 150 km des côtes écossaises afin d’y attendre les Allemands, tout en prenant leur formation de combat : les navires doivent progresser en petites colonnes parallèles (afin d’améliorer la transmission des ordres par pavillons et par projecteurs)… puis se regrouper en une seule. C’est là que les techniques de combat se rejoignent : les deux flottes vont chercher à « barrer le T » à leur adversaire. Ainsi, la flotte formant la barre du T pourra tirer avec tous ses canons, ce que celle en face sera dans l’impossibilité de faire. Avec 16 navires de ligne contre 28 et 5 croiseurs de bataille contre 9, les Allemands sont dès le début de la rencontre clairement désavantagés ; même leur système de tir plus précis ne permet pas de faire pencher la balance.
Le plan des Allemands, qui prévoyait l’interception de la flotte britannique par des submersibles, échoue ; c’est là une manœuvre audacieuse de Jellicoe qui en est la cause. L’amiral britannique fait en effet sortir ses bâtiments par petits groupes et non en bloc. Les rapports arrivent de partout à Scheer, mentionnant à chaque fois de petites quantités de navires… ne lui permettant pas de définir les positions exactes de ses adversaires. Mais le tableau n’est pas tout rose du côté des Britanniques non plus : l’avancée des Allemands est sous-estimée, et Jellicoe suppose qu’ils sont bien plus loin qu’ils ne le sont réellement.

L’amiral Beatty, dont la responsabilité dans l’évasion de la Hochseeflotte est encore peu claire.
Source: Domaine public

L’amiral Hipper, un des architectes de la nouvelle flotte allemande en 1914.
Source: Staatsbibliothek zu Berlin – Preußischer Kulturbesitz

 

Une rencontre fortuite ?

Le 31 mai, peu après 14h, des navires de reconnaissance du groupe de Beatty (l’heure de la jonction approche) se dirigent un cargo danois repéré non loin afin d’examiner ses cales… sauf que leurs homologues de la flotte de Scheer arrivent au même moment, avec le même but ! Les premiers tirs sont échangés ; le HMS Galatea (croiseur léger de la classe Arethusa) est touché par des obus du SMS Elbing, mais les deux formations rompent le combat.
À ce moment, chaque camp est conscient de la position approximative des flottes. Ce sont les Allemands qui tentent de prendre l’initiative : à 15h30, Hipper et ses dreadnoughts tente d’attirer Beatty et son escadre dans un piège. Ce dernier mord d’abord à l’hameçon et demande à d’autres croiseurs de le suivre mais une mauvaise communication empêche cette jonction. Quinze minutes plus tard, alors que les deux escadres sont éloignées de 14 km, Beatty décide d’ouvrir le feu ; les Allemands répondent de suite. Les Britanniques cherchent à engager leurs adversaires en ligne tandis que le HMS Lion, le navire de Beatty, devait engager le SMS Lützow, celui de Hipper. Mais là aussi, les premières hésitations du côté des Britanniques permettent au SMS Derfflinger de s’échapper alors que le SMS Moltke concentre les tirs de deux navires.

Le HMS Lion en mauvaise posture ; c’est sur ce navire que se trouve Beatty.
Source: IWM

Les Britanniques encaissent les premiers tirs : trois croiseurs de bataille sont touchés dans les 10 premières minutes du combat. Le navire de Beatty, le HMS Lion, reçoit une salve du SMS Lützow qui met hors de service la tourelle Q, située au centre du navire. Ce n’est que grâce à l’action du commandant de tourelle (qui fait inonder la tourelle et fermer la porte) que les munitions n’explosent pas et que le navire est sauvé. De son côté, le SMS von der Tann enchaîne les coups au but sur son homologue britannique, le HMS Indefatigable, qui succombe à trois tirs de 280 mm… et à un dernier obus qui fait détonner ses obus de 305 mm, entraînant les 1019 hommes d’équipage dans la mort. Bien que Hipper possède alors l’avantage, le Fifth Battle Squadron commandé par le contre-amiral Evan-Thomas pointe le bout de ses cheminées… menaçant de faire pencher la balance. Car ce ne sont pas de petits navires qui arrivent, mais quatre cuirassés de la classe Queen Elizabeth : les HMS Barham, Warspite, Valiant et Malaya. Hipper sait qu’il n’a pas les moyens de riposter, mais il décide de jouer son rôle d’appât jusqu’au bout en continuant le combat. À 16h25, les SMS Seydlitz et SMS Derfflinger concentrent leurs tirs sur le HMS Queen Elizabeth, qui explose, touché à sa soute à munitions. C’est là que Beatty prononce une phrase qui va rester célèbre : « On dirait que quelque chose ne va pas aujourd’hui avec nos maudits vaisseaux, Chatfield ».

La fin du HMS Indefatigable.
Source: IWM

 

La confusion au cœur de la bataille

Si ce premier engagement reste somme toute classique au niveau tactique, il ne concerne qu’une petite partie des navires des deux camps. Alors que les croiseurs de bataille échangent des tirs, les destroyers les couvrant commencent aussi à s’engager mutuellement : le SMS Seydlitz est torpillé, Britanniques et Allemands perdent chacun deux destroyers (V-27, V-29, HMS Nomad et HMS Nestor). Scheer arrive avec ses dreadnoughts sur le champ de bataille à 16h45 et cherche à atteindre Jellicoe qui se situe plus au nord. Mais Beatty manque à nouveau de discipline dans ses communications : le Fifth Battle Squadron continue sa manœuvre mais sans être escorté par les croiseurs. Les cuirassés sont alors exposés au feu allemand lors de leur virage… et Jellicoe n’a toujours pas rejoint Beatty.
Au même moment, des croiseurs envoyés par Jellicoe se portent à l’avant de l’escadre de Beatty et engagent leurs homologues allemands. À 17h30, les croiseurs britanniques sont attaqués par des torpilleurs allemands, qui les confondent avec le gros de la Grand Fleet. C’est seulement à ce moment que les dreadnoughts des deux camps commencent à être à portée respective de canons. Hipper rejoint Scheer à 18h et Jellicoe fait de même avec Beatty ; ce dernier est néanmoins brouillon dans ses communications et met du temps à donner à l’amiral les positions allemandes. Jellicoe ne sait ainsi pas dans quel sens envoyer sa flotte… après quelques dizaines de minutes, il décide d’obliquer à l’est. La Hochseeflotte se jette alors vers les Britanniques, mais aucun des deux amiraux allemands ne sait que Jellicoe a pris la mer.

Se dirigeant vers les combats, le HMS Warspite et le HMS Malaya.
Source: IWM

Du côté Britannique, les dreadnoughts et les croiseurs de bataille sont parés à l’attaque. Parmi eux se trouve un bâtiment déjà âgé : le HMS Defence, navire amiral du contre-amiral Sir Robert Arbuthnot commandant le First Cruiser Squadron est en effet de la classe Minotaur, un type de navire qui n’a plus sa place dans les combats de l’année 1916. Voulant achever le SMS Wiesbaden, touché à mort, le HMS Defence est atteint par un obus sur sa soute à munitions et explose à la vue de toute la Grand Fleet. Le HMS Invincible du contre-amiral Hood est coupé en deux les SMS Lützow et SMS Derfflinger, tuant tout son équipage. Il est alors 18h30 et Jellicoe a tous ses navires en place pour barrer le T aux Allemands : ces derniers sont tombés dans le piège tendu. Les navires britanniques ouvrent le feu et infligent de lourdes pertes aux navires allemands. À 18h33, Scheer ordonne la retraite et parvient à s’extirper grâce au brouillard. Jellicoe ne les poursuit pas mais reste à distance convenable afin de ne pas risquer une attaque sur ses navires.

 

Une supériorité britannique ?

Les derniers instants du HMS Queen Mary, au centre de la fumée.
Source: IWM

Vingt minutes plus tard, à 18h55, Scheer se rend compte que Jellicoe le suit toujours sur son Est. Il tente alors le tout pour le tout et ordonne à ses navires de mettre le cap sur l’escadre britannique, se plaçant de facto dans sa cible. Jellicoe leur barre alors le T et les artilleurs de la Royal Navy déchaînent les enfers sur les navires allemands : la III. Geschwader du contre-amiral Paul Behncke (notamment composée de cuirassés de la classe Kaiser et König) subit de si gros dégâts qu’il demande à Scheer de se replier. Ce dernier, devant la précision du tir britannique, décide d’obliquer vers l’Ouest à 19h17 et lance ses torpilleurs à l’assaut ainsi que quatre croiseurs de bataille pour ralentir Jellicoe. Mais les Britanniques, rageurs, décident de continuer à tirer : le SMS Lützow, navire de Scheer, est touché à mort et doit être abandonné. Le SMS Derfflinger accuse quatorze coups au but en peu de temps, sur les trente sept infligés par les Britanniques. Certains navires tentent bien de répliquer, mais l’avantage est définitivement du côté britannique : seuls deux coups allemands feront mouche. Il est maintenant 20h24, et la nuit tombante permet à Scheer de distancer la Grand Fleet.

 

La fuite de Scheer

Photographié pendant les combats, le HMS Birmingham en difficulté.
Source: IWM

Jellicoe décide de tenter de couper la route de Scheer vers Ems, mais ce dernier fait à nouveau preuve d’audace et traverse dans le sillage des Britanniques. La nuit tombée, aucun destroyer anglais ne parvient à repérer les navires allemands. Mais à 22h, le HMS Southampton (du contre-amiral Goodenough) engage le SMS Frauenlob et parvient à le couler, malgré de lourds dégâts, à 22h23. Trois heures plus tard, à 2h du matin, c’est au tour du HMS Black Prince de périr sous les tirs du SMS Thüringen alors qu’en même temps des destroyers britanniques se ruent sur les croiseurs allemands. Le SMS Pommern sombre, cinq assaillants britanniques sont coulés, et le SMS Elbing doit être abandonné après avoir été éperonné par erreur par le SMS Posen. Le SMS Lützow est alors sabordé depuis 20 minutes et sombre. Mais la Hochseeflotte parvient à se retirer à la fin de la nuit.

 

Une victoire en trompe l’œil ?

Vue des dégâts subis par le HMS Chester après les combats.
Source: IWM

Aucune marine n’a réussi à infliger un coup décisif à son opposante. Jellicoe aurait pu décapiter la Hochseeflotte et l’anéantir lors de la fuite de Scheer : l’amirauté connaissait sa position mais le message n’est pas parvenu à l’amiral britannique à temps. De plus, l’amiral Beatty en tête de colonne gérait de manière désastreuse ses communications, rendant souvent toute communication faussée. À 4h15 le lendemain, Jellicoe sait que Scheer a pris la tangente et est hors de portée. De retour au port, les deux flottes revendiquent la victoire sur l’autre pour rassurer l’opinion publique, mais du côté des marins, la désillusion est grande. Tous attendaient une confrontation de ce genre depuis deux ans et même si la Hochseeflotte a été très malmenée par la Royal Navy, elle a réussi à s’enfuir. Cependant, la victoire stratégique revient aux Britanniques : les Allemands sont passablement échaudés par ce combat et ne feront plus sortir leur flotte de surface jusqu’en 1918… et ne contesteront donc pas la supériorité britannique sur les mers.

Vue des dégâts du HMS Spitfire après la bataille.
Source: IWM

Cette bataille a pourtant été coûteuse pour les deux parties : les Britanniques perdent 14 navires (trois croiseurs cuirassés, trois croiseurs de bataille et huit destroyers) pour un total de 6094 marins tués. De leur côté, les Allemands reconnaissent la perte de 11 navires (un pré-dreadnought, un croiseur de bataille, quatre croiseurs légers et cinq torpilleurs) et de 2551 marins. Enfin, les très mauvaises relations entre Jellicoe – vu comme plus calme – et Beatty – au contraire plus téméraire – vont pendant une vingtaine d’années amener des affrontements littéraires et journalistiques entre les partisans des uns et des autres : pour certains, c’est Beatty qui porte la responsabilité de l’échec du Jutland, pour d’autres, c’est le tempérament de Jellicoe… Dans tous les cas, le Jutland reste l’exemple de l’occasion manquée mais surtout de la fin d’une conception encore antique du combat naval, où les grandes flottes se rencontrent à un endroit donné pour se barrer le T (pour mémo, c’est ainsi que Nelson a remporté sa victoire de Trafalgar, plus de deux cent ans plus tôt !) et s’anéantir. La bataille va cependant amener de grosses pistes de modifications chez les Britanniques et les Allemands, qui vont les utiliser vingt ans plus tard…

Le SMS Seydlitz après la bataille. Notez le nombre de coups au but reçus.
Source: Domaine public.

Ludwig Becker

Source principale :

François-Emmanuel Brezet, Le Jutland (1916), la plus formidable bataille navale de tous les temps, Economica, 1992.

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