Le rôle de la marine belge pendant la Grande Guerre (3ème partie)

Crédits: Erwin Schütze

La fin des hostilités et le Traité de Versailles

Au jour de l’armistice du 11 novembre 1918, le constat est amer. Des hameaux ont été rayés de la carte et des villes, comme Dixmude, sont en ruines. Les territoires occupés ont eux aussi payé un lourd tribut à l’occupant. Aussi la reprise économique est l’enjeu majeur de l’immédiate après guerre. Bien sûr, l’extraction du charbon doit jouer un rôle prépondérant, mais surtout le port d’Anvers au vu de sa position géographique (l’Escaut) et de son important hinterland (canaux, industrie, chemin de fer) doit permettre cette reprise au plus vite.

« La prospérité du port est une condition sine qua non de la réussite d’une marine marchande digne de l’activité de notre petit pays » (M.Vandeperre, 1918) [26]

L’on envisage aussi de rétablir les 90 lignes régulières belges en coopération avec les alliées pour « une organisation combinée de lignes » [27] ou de demander aux Alliés de pourvoir à nos besoins de réserve alimentaire pour « assurer à la Belgique deux fois autant de vivres qu’elle n’en a reçu pendant l’occupation allemande » [28].

Finalement, les armateurs obtiennent des possibilités (parfois via le gouvernement actif au sein de la Lloyd Royal Belge) d’achat auprès des britanniques de près de 50 « Standard-ship », construits d’après un nombre restreint de gabarits selon les besoins en tonnage du navire projeté (l’ancêtre des « Liberty Ships » de WWII). Ces « Standard-ship » sont aussi appelés « War-Ship », car leurs noms commencent tous par le préfixe « War » [29]. Ils viennent compléter les (théoriquement) 50 navires marchands allemands versés au titre de dommages de guerre au terme du traité de Versailles du 28 juin 1919.

Gauche : Lancement du SS War Shamrock (IWM (Q 18345)).
Droite : Belgier (ex War Shamrock) dans sa livrée civile d’après guerre (Navidoc-Marine).

Ce même Traité prévoit, sur le plan de la marine militaire cette fois, outre la restitution par les Pays-Bas des quatre chaloupes canonnières, la livraison de 17 torpilleurs construits en 1915 et 1916, de deux vedettes rapides de rivière, d’une vingtaine de vedettes de mer (pour le dragage de mines) construits en 1917 et 1918 ainsi que deux sous-marins (U-90 et UC-92). Certains [30] de ces navires reviennent simplement aux endroits même d’où ils ont opéré à partir de 1915 (Bruges-Zeebrugge-Ostende), au sein des « Flottille Flandern » et « Unterseeboot Flottille Flandern ».

Tableau (de l’auteur) des torpilleurs versés au titre de dommages de guerre. Source : Navypedia

Torpilleurs de 150 t.
Source : www.marinebelge.be

Notons toutefois qu’en ce qui concerne les deux sous-marins, internés à Portsmouth (UK), un imbroglio politico-médiatique retarde leur prise en charge et lorsque, enfin, du personnel compétent (rare pour l’arme sous-marine en Belgique) est disponible, les frais de remise en état de 450 000 francs sont jugés par le gouvernement comme une dépense trop importante et l’État renonce à ces navires !

Tableau (de l’auteur) des submersibles proposés au titre de dommages de guerre.
Source : Navypedia

Sous-marin allemand en cale sèche (après bombardement ?) à Ostende. Probablement en 1915.
Source : www.beeldbankkusterfgoed.be

 

Conclusion

Pour un petit pays qui entre de plain-pied dans la guerre sans marine militaire et presque sans armée, les résultats maritimes après quatre années sont plutôt très honorables au vu des actions et des hommes qui ont émergé de la masse et se sont révélés de par ces circonstances exceptionnelles. Il est indéniable que la marine d’État a soutenu de manière importante l’effort de guerre sur un plan logistique, mais aussi sur le plan humanitaire en transportant des milliers de tonnes de vivres à destination des populations occupées. Ces expériences forment des atouts importants à l’aube de la seconde guerre mondiale, malgré la reproduction des mêmes erreurs pendant l’entre-deux guerres [31], et sont à la base des domaines d’intervention spécialisés (logistique et humanitaire) qui sont aujourd’hui encore le fer de lance de la marine belge.

 

Erwan Lafleur

Notes et bibliographie :

[26] M. Vandeperre, membre de la Chambre des Représentants de Belgique dans une « Note sur la question des transports maritimes » du juillet 1918.

Archives de la Chambre des représentants du Royaume de Belgique en exil 1914 – 1918 (1920).

[27] E. Pecher et F. Empain (1918), « Note sur les transports maritimes », juillet 1918.

[28] Question au gouvernement de F. Empain et P. Focquet concernant « Le problème du ravitaillement après la guerre », datée du 24 juin 1918.

[29] Pour une liste des « War-ship » belges voir :  F. Philips (2013) pages 188 à 190.

[30] Sur les 17 torpilleurs, 4 sont jugés inutilisables. De même que 12 des vedettes de mer selon F. Philips (2013).

[31] Le « Dépôt des équipages » est renommé « Détachement des Torpilleurs et marins », puis, en octobre 1923, à nouveau renommé en « Corps des Torpilleurs et marins », avant d’être dissous par Arrêté Royal le 9 juillet 1926. Il faut ensuite attendre septembre 1939 pour qu’un Corps de Marine soit à nouveau créé et alimenté – par des marins versés initialement dans des unités terrestres.

M. Amara (2012), « Les grands défis de la propagande belge durant la Première guerre mondiale », p. 21-35, in B. Rochet & A. Tixhon (éd.) Colloque « La petite Belgique dans la Grande Guerre, une icône, des images », Presses Universitaires de Namur, 2010.

Archives de la Chambre des représentants du Royaume de Belgique. Annales Parlementaires de Belgique. Chambres réunies. Session extraordinaire de 1914. Séance Royale du mardi 4 août 1914, en ligne www.lachambre.be, consulté le 25-07-2018.

P. Dejemeppe et N. Tousignant (dir.) (2016), « La guerre 14-18 en Afrique. Des mémoires repliées », Université Saint-Louis-Bruxelles, 106 p.

D. Devriese et al. (2015), « Paul Hymans. Une vie de combats pour la liberté, l’éducation et le progrès social », hors-série des cahiers du centre Jean Gol, Bruxelles, 44 p.

F. Empain et P. Focquet (1918), « Question au gouvernement du 24 juin 1918 sur le problème du ravitaillement après la guerre », s.l., in Archives de la Chambre des représentants du Royaume de Belgique en exil 1914 – 1918 (1920).

J. Lees & D. Henrard (2018), « 1914-1918, Nos Héros Oubliés sur mer et dans les airs », fascicule d’exposition du War Heritage Institute, 25 mai 2018 au 13 janvier 2019, Bruxelles, 21 p.

E. Pecher et F. Empain (1918), « Note sur les transports maritimes »,  s.l., in Archives de la Chambre des représentants du Royaume de Belgique en exil 1914 – 1918 (1920), 62 p.

F. Philips (2013), « 14-18 en mer, navires et marins belges pendant la Grande Guerre », éd. Racine, Bruxelles, 206 p.

F. Philips (2017), « Logistique de guerre – Les transports par Eaux Intérieurs – T.E.I. – 1915-1918 », in Militaria Belgica 2017 – Annales d’uniformologie et d’histoire militaire, Bruxelles, p. 75-86.

E. Przybylski (2014), « Que s’est-il passé le 4 août 1914 ?», in La Libre du 4 août 2014, en ligne http://www.lalibre.be/actu/belgique/que-s-est-il-passe-le-4-aout-1914-53df20fc3570667a63909746 , consulté le 25-07-2018.

E. Standaert (1918), « Question au gouvernement du 21 juin 1918 sur les transports terrestres et maritimes », s.l., in Archives de la Chambre des représentants du Royaume de Belgique en exil 1914 – 1918 (1920).

J. Vanderborght (2015), « Inventaire des archives de la Chambre des représentants du Royaume de Belgique en exil 1914 – 1918 (1920) », Bruxelles, 92 p.

 

Remerciements

Nous remercions les bénévoles de la section Navidoc-Marine du Musée Royal de l’Armée et d’Histoire Militaire de Bruxelles pour leur accueil, aide et disponibilité.

Nous remercions également monsieur le Greffier de la Chambre des Représentants de Belgique pour l’autorisation d’accès aux archives de la Chambre ainsi que ses services « Archives et documentation » et « Bibliothèque » pour leurs aides précieuses pendant ces recherches.

 

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