Le rôle de la marine belge pendant la Grande Guerre (1ère partie)

Crédits: Erwin Schütze

Souvent parent pauvre du champ de recherche et d’imagerie de la première guerre mondiale, la marine et son rôle restent méconnus du grand public. Et pourtant, c’est entre 1914 et 1918 qu’elle jette les bases de ce qui fera sa renommée 25 ans plus tard. Ce rôle aussi méconnu que crucial, nous vous proposons, à l’occasion des commémorations du centenaire de l’armistice de ce qu’on appellera la « Der des Der », de le mettre en lumière.

  • Première partie : Le contexte militaire et la flotte de l’État
  • Deuxième partie : La flotte de commerce et les services maritimes belges
  • Troisième partie : La fin des hostilités et le Traité de Versailles

Contexte militaire

En se positionnant en tant que nation neutre sur l’échiquier géopolitique et ce dès son processus d’indépendance en 1830-1831 [1], la nouvelle Belgique n’a ni armée, ni marine pour défendre ses intérêts. Et si elle a bien une Marine Royale [2], ayant pour objectif principal de contourner le blocus fait par les Pays-Bas à l’embouchure de l’Escaut vers la mer, celle-ci est remplacée en 1862 par une marine d’État – exclusivement portée vers le commerce.

Ce n’est que le 14 décembre 1909 que le gouvernement adopte le « service militaire personnel » [3], faisant fi du système jusqu’alors en vigueur et hérité de la période napoléonienne : le tirage au sort du service militaire !

Il faut cependant attendre une série de lois dans l’année 1913 [4] pour que soit institué un service militaire « général et obligatoire », passant le contingent de 70 000 hommes (1912) à 117 000 hommes (1913).  Au jour de la mobilisation générale du 31 juillet 1914, ce décompte augmente de 281 000 hommes.

 

« J’ai foi dans nos destinées ; un Pays qui se défend s’impose au respect de tous : ce Pays ne périt pas. » (Albert Ier, Roi des Belges) [5]

 

Après le rejet de l’ultimatum allemand du 2 août 1914 par le gouvernement et le roi, le plan Schlieffen [6] est exécuté dès l’aube du 4 août 1914. Celui-ci comprend un mouvement circulaire vers la France à travers la Belgique en s’emparant notamment des « Position Fortifiée de Liège » et « Position Fortifiée de Namur », mais laissant sur son flanc droit la « Position Fortifiée d’Anvers », où se réfugie l’armée et le gouvernement. Ce n’est qu’après le coup d’arrêt du mouvement des armées du Kaiser à la bataille de la Marne [7] qu’Allemands et Alliés entament une « course à la mer », prenant la « Position Fortifiée d’Anvers » et les ports du littoral belge. Le gouvernement d’Union Nationale qui s’est retranché à Ostende le 3 octobre va se fixer finalement le 13 octobre 1914 sur la commune de Sainte-Adresse près du Havre en France [8]. Le front se stabilise pour près de quatre ans après l’intense bataille de l’Yser d’octobre 1914.

Affiche de la mobilisation générale à Bruxelles, le 4 août 1914.
Source : www.14-18.bruxelles.be

Plan d’invasion allemand 1914.
Source : www.nzhistory.govt.nz

Gouvernement belge (de Broqueville II ?) à Sainte-Adresse (Le Havre – France).
De gauche à droite : Messieurs Prosper Poullet (ministre des Sciences et Arts & Affaires économiques), Hubert (Industrie et travail), Segers (Chemins de Fer, Marine, Postes et Télégraphes), Helleputte (Agriculture et Travaux Publics), Berryer (Intérieur), van de Vyvere (Finances), Vandevelde (Guerre), Hymans (Affaires étrangères), Brunet (membre du Conseil des Ministres), Goblet d’Alviella (membre du Conseil des Ministres), Carton de Wiart (Justice), de Broqueville (Premier Ministre), Renkin (Colonies) et Lieutenant-Général de Ceuninck (Guerre).
Sources : www.1914-18.be et www.ars-moriendi.be

 

La flotte d’État lors de l’invasion d’août 1914… et après [9]

Mais que trouve l’envahisseur dans les ports d’Anvers (fret), Zeebrugge (fret), Nieuport (pêche), Blankenberge (pêche) et d’Ostende (fret, pêche et transport de passagers) ? Pas grand-chose à vrai dire.

Les malles

Activité phare du port d’Ostende, les liaisons régulières avec Douvres (UK) voient circuler les 10 malles de la marine de l’État réparties comme suit : 5 navires à aubes, 5 paquebots à turbines ainsi que 3 unités désarmées : La Flandre (coulée par les Allemands dans le port durant leur retraite) ; Léopold I (utilisée comme caserne pour la marine impériale) et Princesse Joséphine (coulée dans le port de Bruges lors de la retraite allemande).

Tableau (de l’auteur) des malles de l’État.

À l’approche des Allemands, les malles sont mises à contribution pour le transport du corps diplomatique, des ministres et des ministères vers Le Havre (Pieter de Coninck, Stad Antwerpen et Princesse Clémentine), mais aussi et surtout pour le transport vers Cherbourg des nombreux blessés – plus de 22 000 entre octobre 1914 et mars 1915 – de la bataille de l’Yser.

Ensuite, elles ont toutes [10] des carrières bien remplies en tant que navire hôpital (Stad Antwerpen, Jan Breydel), dépôt pharmaceutique à Calais (Ville de Liège) ou transport de blessés (p.e. Princesse  Clémentine, Princesse Henriette, Princesse Elisabeth, Pieter de Coninck) pour l’amirauté britannique avec de nombreuses rotations [11]. Après guerre, elles participent enfin au rapatriement des troupes vers la Grande-Bretagne (p.e. Léopold II, Marie Henriette, Rapide), ainsi qu’au rapatriement des premiers réfugiés belges (Ville de Liège).

Navire à aubes « Princesse Clémentine » sous sa livrée de navire hôpital / transport de blessés.
Source : Navidoc-Marine

Navire à aubes « Princesse Henriette » sous sa livrée civile (gauche) et avec son camouflage « dazzle » à Southampton (droite).
Sources : Navidoc-Marine (gauche) et Imperial War Museum (droite) (Ref. IWM (Q 18881))

Navire à turbines « Princesse Elisabeth » dans sa livrée civile (gauche) et avec son camouflage « dazzle » (droite).
Sources : Navidoc-Marine (gauche) et Imperial War Museum (droite) (Ref: IWM (Q 18818))

Unité désarmée « Princesse Joséphine », échouée face aux U-bunkers d’Ostende (ou Zeebrugge).
Source : Navidoc-Marine

 

Les pêcheurs

La flotte de pêche en septembre 1914 s’élève à 29 chalutiers à vapeur, 19 motorships, 387 crevettiers à voile et quelques dizaines de canots non pontés (F.Philips, 2013). Là aussi, l’approche des Allemands ne leur laisse que peu d’options. Si une partie des pêcheurs se réfugient en Zélande (Pays-Bas), la plupart cherchent refuge en France (Dunkerque, Calais) ou en Grande-Bretagne (Milford Haven, Swansea, Lowestoft), d’où ils peuvent poursuivre leurs activités de pêche [12]. Ceux restés en Belgique sont la plupart du temps incorporés lors de la mobilisation dans des unités terrestres ; ensuite, lors de la création du « Dépôt des équipages » en 1917, ils sont retirés du front pour instruction et formation (voir plus bas) sur les navires de l’État.

Les autres ne peuvent qu’avec de grandes difficultés poursuivre leurs activités de pêche en territoire occupé, dû au manque de charbon ainsi qu’à la surveillance et aux restrictions imposées par les Allemands, sans même parler des mines mouillées au sortir des ports (mines qui causeront jusque bien après la fin de la guerre encore de nombreux naufrages). Ils n’ont d’autre choix que de désarmer ou de laisser réquisitionner leurs navires par l’occupant qui les utilise en patrouille côtière sous le terme générique de Vorpostenboote.

Dans le port de Calais, un bateau de pêche belge sert d’asile à ses membres d’équipage et à leurs familles.
Source : www.calais-pendant-la-guerre-14-18.e-monsite.com

Article paru dans le journal « La Nation Belge » du 9 juillet 1919.

 

Navires écoles

Si les Allemands trouvent le voilier école « Comte de Smet de Naeyer » (deuxième du nom) amarré dans le dock America d’Anvers, ce n’est qu’en février 1916 qu’ils le réquisitionnent. Cependant, suite à une longue procédure de contestation de cette saisie, ce n’est qu’en novembre de la même année qu’il est attribué comme prise de guerre. Il ne quitte pour autant pas Anvers et a priori les Allemands n’en font que peu ou prou usage.

« L’Avenir », lui, est au Havre au moment du début des hostilités, pour un passage en cale sèche après un long voyage (Brésil). Aussi, à partir d’octobre 1914 et jusqu’en avril 1915, il est utilisé comme hébergement pour les réfugiés. Ensuite, son armateur l’Association Maritime belge (ASMAR) l’utilise pour le commerce entre les États-Unis et l’Australie, se gardant bien de s’approcher des eaux dangereuses, car après tout une société commerciale se doit de protéger son capital !

Le voilier-école « l’Avenir ».
Source : www.marinebelge.be

À suivre…

Erwan Lafleur

Notes :

[1] C’est en fait une exigence principalement de la France, de la Russie et de l’Angleterre, garantes elles-mêmes de cette « perpétuelle neutralité », lors de la Conférence de Londres du 20 janvier 1831 et des traités qui suivent.

[2] Deux brigantins « Congrès » et « Les Quatre Journées » ainsi que quatre canonnières. Une goélette nommée « Louise-Marie » est acquise en 1840 ainsi qu’un brick (« Duc de Brabant ») en 1845.

[3] Loi du 14 décembre 1909 apportant des modifications à la loi sur la milice.

L’exposé des motifs précise : « Le Gouvernement, conscient de la nécessité d’une bonne et solide organisation de l’armée, guidé par les sentiments de justice et d’égalité qui caractérisent notre époque […] »

J. Servais (1909), Pasinomie, quatrième série Tome XLIV, année 1909, Chambre des Représentants de Belgique, p. 412-491.

[4] Notamment :

Loi – du 21 avril 1913 – fixant le contingent de la levée de milice de 1913. Publiée par le Moniteur du 24 avril 1913, n°114 in Recueil des Lois et Arrêté Royaux, année 1913, Tome XCX, Imprimerie du Moniteur, Bruxelles, p. 262-265.

Loi – du 30 août 1913 – sur la milice. Publiée par le Moniteur du 31 août 1913, n°243, in Recueil des Lois et Arrêté Royaux, année 1913, Tome XCX, Imprimerie du Moniteur, Bruxelles, p. 816-849.

Art.1 : « […] Les hommes appelés doivent personnellement le service militaire […] »

Loi – du 30 décembre 1913 – fixant le contingent de l’armée. Publié au Moniteur du 1er janvier 1914, in Pasinomie, année 1913, Chambre des Représentants de Belgique, p.928.

[5] Le roi Albert Ier (1909-1934) dans son discours devant les chambres réunies lors de la session extraordinaire du Parlement du 4 août 1914 (Archives de la Chambre des représentants du Royaume de Belgique).

[6] Aussi appelé Plan Schlieffen-Moltke, des noms de ses concepteurs : le général Alfred von Schlieffen qui met le plan au point entre 1891 et 1905, et celui qui l’applique (en l’ayant modifié), le général von Moltke.

[7] La bataille de la Marne se déroule du 5 au 12 septembre 1914 et permet aux troupes franco-britanniques de stabiliser l’avance allemande sur un arc de cercle allant du camp retranché de Paris à la place fortifiée de Verdun. Le but principal du plan Schlieffen étant l’invasion rapide de la France, il est donc rendu caduque.

[8] Le Gouvernement d’inspiration catholique de Broqueville I – du nom de son premier ministre Charles de Broqueville (1860-1940) – exerce du 17 juin 1911 au 18 janvier 1918. Après quoi le Gouvernement de Broqueville II s’ouvre au Parti Libéral et au POB (Parti Ouvrier Belge) jusqu’au 31 mai 1918. http://www.commissionroyalehistoire.be/belelite/fr/general/home

Puisque le gouvernement et la Chambre des représentants (dont les effectifs n’atteignent alors plus la moitié de ses membres) doivent être établis en territoire belge, l’État français cède pour un bail renouvelable des terrains à la Belgique (Vanderborght, 2015).

[9] À ce sujet et pour plus de détails, nous recommandons l’ouvrage de référence de Freddy Philips (2013).

[10] Exception faite du navire à aubes «Marie-Henriette» qui s’échoue le 24 octobre 1914 au large de Barfleur en transportant des blessés de guerre. Si les passagers sont sauvés, la malle, elle, ne peut être renflouée.

[11] L’usage intensif des malles amène le Ministère des Chemins de Fer, Marine, Postes et Télégraphe dans son prévisionnel des dépenses pour 1917 à inscrire à l’article 27 le « Radoub du Paquebot Princesse Elisabeth » (qui effectue près de 575 rotations durant la guerre) pour un montant de 280 000 francs belges de l’époque. Heureusement, un accord est trouvé avec l’amirauté britannique qui s’engage à maintenir et entretenir les malles avant leur restitution à la Belgique.

[12] Ceci se répétera lors de la seconde guerre mondiale puisqu’une flottille de pêcheurs belges opère depuis Brixham pour le compte de Britanniques.

En Grande-Bretagne ils sont incorporés à partir de 1917 dans la « Royal Naval Reserve Trawler Section », une section spécialisée notamment dans la patrouille côtière ainsi que la pose et le dragage de mines (J. Lees & D. Henrard, 2018).

Ce contenu a été publié dans article historique, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.