Le raid sur Tarente. Échec et mat pour la Regia Marina.

Crédits: Erwin Schütze

Nuit du 11 au 12 novembre 1940. La ville de Tarente, au sud de l’Italie, dort paisiblement. La guerre avec la France est finie depuis quelques mois ; les Britanniques soignent leurs plaies suite au « Blitz ». Alors que le Vittorio Veneto et le Littorio, les deux nouveaux cuirassés italiens, sont assoupis dans le port, un léger bruit de moteur se fait entendre au loin. Aussitôt, la Flak italienne se déchaîne, et une énorme explosion retentit sur le Conte di Cavour. L’opération « Judgement » vient de débuter… et porte les germes de Pearl Harbor.

Après la neutralisation de la flotte française à Mers el Kébir début juillet 1940, la Royal Navy n’a plus que la Regia Marina comme rivale en Méditerranée. Cette dernière s’est considérablement renforcée pour faire face à la Marine française, mais les combats attendus n’ont pas eu lieu. Il en reste qu’avec l’attaque italienne sur la Grèce à partir de fin octobre, Mussolini peut espérer contrôler la mer Égée, et donc faire pression sur la Turquie, neutre mais courtisée par les deux camps. De l’autre côté de la Méditerranée, l’Égypte est une base importante pour Londres : c’est d’Alexandrie que partent les convois pour les Grecs. Le renforcement de la Regia Marina est donc surveillé de très près par les Britanniques, craignant que la Royal Navy soit obligée de trop diviser ses forces, entre la mer du Nord et l’Égypte. De plus, les deux nouveaux cuirassés italiens sont d’énormes machines de guerre : 41 300 T, 9 canons de 381 mm, 30 nœuds… Cette puissance de feu considérable rend suicidaire presque toute confrontation avec ces navires.

Le cuirassé italien Vittorio Veneto.
Source: RM

Un plan déjà au point

À vrai dire, la Mediterranean Fleet de l’amiral Cunningham s’attend depuis longtemps à une confrontation avec sa rivale italienne. Dès 1935, l’amiral Lyster échafaude un plan d’attaque nocturne suite à l’attaque de l’Éthiopie par Mussolini afin de neutraliser sa flotte. C’est de ce plan que Cunningham s’inspire en le modernisant : l’attaque ne peut se faire que de nuit, et sur un port majeur réunissant la majorité des navires italiens. Période d’expérimentations stratégiques, cette attaque doit bénéficier de l’effet de surprise… et donc quoi de mieux que le porte-avions ?

L’opération débute le 6 novembre 1940. Des navires britanniques quittent en nombre Alexandrie pour se diriger vers Malte :

  • Quatre cuirassés : HMS Malaya, HMS Valiant, HMS Warspite (classe Queen Elizabeth) et le HMS Ramillies (classe Revenge).
  • Un porte-avions : HMS Illustrious (classe du même nom).
  • Deux croiseurs : HMS Gloucester, HMS York (classe Town).
  • Treize destroyers divers.

Bien évidemment, un tel départ intrigue les espions italiens placés dans la capitale égyptienne, qui alertent Rome. Deux jours plus tard, la flotte italienne est mise en alerte et regroupée dans Tarente. C’est alors que le premier acte de cette opération s’engage…

Arrivés devant Malte, les navires britanniques rejoignent le HMS Eagle, un assez vieux porte-avions. Le 10 novembre, seul le HMS Illustrious se dirige vers Tarente ; le HMS Eagle doit rester à La Valette pour souci moteur. Les premières reconnaissances britanniques au-dessus de Tarente sont formelles : la quasi-totalité de la Regia Marina s’y trouve.

L’attaque surprise

L’amiral Cunningham est ravi. « Tous les oiseaux sont au nid », confie-t-il à son aide de camp. Il n’a pas tort : six cuirassés (dont les deux nouveaux), sept croiseurs lourds, deux croiseurs légers et beaucoup de torpilleurs sont en effet amarrés ou non loin du port italien. Comble de malchance pour les Italiens, les ballons de défense contre les avions ont été dispersés par le mauvais temps et certains ne sont pas en mesure d’être mis en fonctionnement à cause de la pénurie d’hydrogène ; de plus, seuls 4 200 mètres de filets pare-torpilles (sur les 12 000 requis) sont installés, et de manière à permettre aux navires de partir vite… installés en laissant un espace libre entre le fond marin et eux. Les batteries de DCA (101 tubes) sont trop espacées et certaines déjà âgées ; de plus, le système d’écoute et de repérage se base sur des aérophones datant de la Grande Guerre… Cependant, le Lieutenant Charles Lamb, pilote de Swordfish, est très impressionné par l’organisation du port :

« Les défenses du port de Tarente avaient été conçues pour protéger l’une des plus grandes flottes existantes, sinon la plus grande. Les Italiens possédaient tous les atouts pour en faire la forteresse inexpugnable qu’elle aurait dû être. Les canons, installés à des emplacements stratégiques sur chaque môle, aux quatre coins du port, étaient censés protéger toutes les infrastructures qui contribuaient à faire de Tarente le port le plus important d’Italie. Il devait être impénétrable pour permettre à une gigantesque flotte de mouiller en toute tranquillité et d’effectuer les réparations en complète sécurité. »

La première vague de douze appareils Swordfish s’envole du pont du HMS Illustrious le 11 novembre à 21h. Une deuxième de neuf appareils décolle à 22h30. Les biplans sont armés de torpilles, mais aussi de bombes et certains de fusées éclairantes. Il faut dire que l’armement est spécifique, notamment les torpilles Mk. XII modifiées avec un détonateur magnétique. Charles Lamb en explique le fonctionnement :

« On réservait une très mauvaise surprise aux Italiens, parce que nos torpilles étaient munies de détonateurs « Duplex », un mécanisme qui faisait exploser la charge de la torpille quand celle‑ci passait sous le navire. Ce système avait été mis au point par le Captain Denis Boyd quand il commandait l’école des torpilleurs. On l’appelait « Duplex », parce qu’il avait une double fonction : la torpille explosait soit quand elle passait sous la coque du navire, soit au contact quand elle percutait le flanc. Les 11 torpilles qu’on allait utiliser cette nuit‑là avaient été réglées pour passer sous les coques afin d’éviter les filets. »

Volant dans les nuages, la première vague arrive sur Tarente à 22h58 ; de suite, 16 fusées éclairantes sont lâchées pour baliser la zone et détecter les navires. Les petits Swordfish attaquent ensuite des dépôts de carburant, qui s’enflamment : le port de Tarente est réveillé par les explosions… et est éclairé comme en plein jour. Charles Lamb fait partie de la première vague :

« […] alors que je volais tranquillement à 1 500 m, attendant que Kiggell commence à lancer ses fusées éclairantes, je me rendis compte que je me trouvais aux premières loges d’un événement qui ne s’était jamais produit dans l’histoire de l’humanité et qui ne se reproduirait sans doute jamais. C’était un boulot unique. […] Avant que les premiers Swordfish soient passés à l’attaque, le grondement guttural des canons des six cuirassés et les détonations des croiseurs et des destroyers rabaissèrent la DCA du port au niveau d’un stand de foire. […] Et dans cet enfer, à une heure d’intervalle, deux vagues de six puis de cinq Swordfish, camouflés en gris bleu sombre, tissaient une arabesque de mort et de destruction avec leur torpille en pénétrant dans le port à quelques centimètres au‑dessus de la mer – si bas qu’un ou deux d’entre eux touchèrent même la surface avec leurs roues en se précipitant dans le port. Neuf autres biplans tombèrent comme des araignées dans le grondement grandissant de leur piqué à la verticale, se détachant dans la lueur jaune des fusées éclairantes qui se balançaient au ralenti dans le ciel d’encre. De ce fait, les canons tiraient sur trois niveaux d’assaillants : les torpilleurs au ras des flots, les bombardiers en piqué et les éclaireurs. Les Swordfish abandonnèrent derrière eux une flotte italienne consommée, ceinturée d’une nappe de mazout vomie par des navires dont les carènes, les flancs et les ponts avaient été déchirés. Les Italiens avaient eu à faire face à un terrible dilemme : devaient-ils continuer à faire feu sur ces insaisissables appareils jusqu’au ras des flots, tirant ainsi sur leurs propres navires et leurs propres batteries, leur port et leur ville, ou devaient-ils relever un peu leur angle de tir ? En fin de compte, ils choisirent la seconde solution, parce que les cinq autres Swordfish réussirent à se frayer un chemin sous ce parapluie défensif jusqu’à leur objectif.»

Gauche. Biplans Swordfish en vol. Source: IWM
En haut à droite. Le HMS Illustrious, duquel ont décollé les Swordfish. Source: AOC
En bas à droite. Un Swordfish en train d’être réapprovisionné en torpille sur un porte-avions.
Source: IWM

Le cuirassé Conte di Cavour est le premier à être touché par une torpille qui ouvre une brèche de 8,2 mètres sous sa zone de flottaison ; l’Andrea Doria parvient à éviter les dégâts. La DCA italienne fait feu avec tous ses tubes, tout comme les marins sur les navires. Un Swordfish est abattu, son pilote disparaissant dans l’eau.

Au même instant, le Littorio est touché de deux torpilles, tandis que le Vittorio Venetto n’est pas endommagé. C’est alors qu’entrent en scène les Swordfish armés de bombes de 110 kg : deux croiseurs et quatre destroyers sont touchés, plus ou moins gravement. Alors que la première vague attaque depuis le sud-ouest, la seconde vague britannique arrive depuis le nord peu avant minuit. Les huit appareils suivent les fusées éclairantes, puis le Littorio reçoit encore une torpille, tout comme le Caio Duilio. Les Britanniques rentrent ensuite au porte-avions : sur les 21 Swordfish engagés, seuls deux ont été détruits, deux membres d’équipage étant capturés et deux tués.

Gauche et en haut à droite. Le Littorio, faisant très moderne pour l’époque ! Source: RM
En bas à droite. Le Conte di Cavour, après l’attaque. Source: IWM

Haut. Le Caio Duilio. Source: US NAVY NHHC
Bas. L’Andrea Doria, cuirassé italien. Source: IWM

Du côté des Italiens, c’est une catastrophe : le Littorio a trois voies d’eau de 7 m x 1,5 m, de 15 m x 10 m et de 12 m x 9 m. Il a perdu 32 marins et a dû s’échouer, même si au petit matin sa proue est sous l’eau. Le Conte di Cavour, avec un trou de 12 m x 8 m, touche le fond de la rade ; seuls ses superstructures et les armements sont au sec. Le Caio Duilio est le moins endommagé : il n’a qu’une voie d’eau de 11 m x 7 m. Malgré les 13 489 obus tirés par la DCA italienne, le raid est un énorme succès britannique : 59 Italiens sont tués, 600 blessés, un cuirassé est perdu, deux gravement endommagés, tout comme un croiseur et des destroyers.

Haut. HMS Ramillies. Source: IWM
Bas. Le port de Tarente le lendemain : remarquez les tâches d’essence sur le haut de la photographie.
Source: AWM

Un cas d’école ?

La Regia Marina déplace illico ses navires vers Naples ; les trois cuirassés sont mis en réparation, et seul le Conte di Cavour ne le sera jamais entièrement. C’est la protection des convois allant vers la Libye qui va pâtir de ces pertes ; de plus, il a été démontré qu’une aviation embarquée pouvait occasionner de gros dommages à une flotte. Mais cette opération va profiter à d’autres protagonistes plus lointain : en mai 1941, l’attaché militaire japonais à Berlin Takeshi Naito visite la base de Tarente accompagné de Mitsuo Fuchida… qui sera le commandant de la première vague d’assaut japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941. Les Britanniques ont démontré la puissance de l’aéronavale, sans se douter qu’elle serait retournée contre eux par l’empire du Soleil Levant quelques mois plus tard…

Ludwig Becker

Bibliographie:

– Pierre Royer, « Tarente (1940). Le chef d’œuvre inconnu », Conflits, n°8, janvier-mars 2016
– Y. Kadari et X. Tracol, « Raid sur Tarente, la nuit du Jugement », Los!, n°23, novembre-décembre 2015.
– C. Lamb, « To War in a String Bag », Cassell and Collier Macmillan, 1977.

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