La « E-Boat Alley »

Crédits: Erwin Schütze


Carte de la zone de « E-Boat Alley » (segment hachuré) avec la route des principaux convois (hors convois d’invasion et de ravitaillement pour Overlord) en pointillé et leurs codes (en bleu) ainsi que les principales bases de Schnellboot utilisées (avec entre parenthèses les flottilles ayant opéré depuis ces bases) au cours de l’année 1944. Carte de l‘auteur.

 

« EBoat Alley » [1], sans doute l’une des zones les plus dangereuses tout au long de la Seconde Guerre Mondiale, une zone aux portes de la Grande Bretagne qui s’étend entre la baie de The Wash (au nord) et l’estuaire de la Tamise (au sud).
Une zone qui a tout pour plaire, pensez-donc : de nombreux bancs de sables, des champs de mines à perte de vue où se mêlent toutes sortes de mines aussi bien anglaises qu’allemandes, une proximité avec les principales bases des «Schnellbootsflotille» [2] du continent et enfin, un passage obligé pour tout le trafic maritime côtier entrant ou sortant de la Manche et de la Mer du Nord [3].

Au déclenchement de la guerre et jusqu’au début de 1941, la Royal Navy n’était pas vraiment préparé à affronter les vedettes rapides armées de torpilles de la Schnellbootwaffe, mais au fur et à mesure, elle s’équipa de nombreux navires versés à la Coastal Forces: MTB (Motor Torpedo Boat), MGB (Motor Gun Boat), ML (Motor launch), armed trawlers (chalutiers armés), dragueurs et mouilleurs de mines, … si bien qu’à la fin 1943/début 1944 le rapport de force s’inversa. Cependant, l’abondance de convois (près de trois par semaine) et la proximité avec les bases opérationnelles allemande fit que la zone resta pour toute la durée de la guerre le théâtre d’affrontements violents et toujours un endroit particulièrement dangereux pour les équipages.

Ci-après, nous avons traduit (du néerlandais) et reproduit le récit d’un officier de marine, J.Kuwert, titré « E-Boot Dreef » ou « Allée des E-Boat » et paru dans le mensuel « Marine » d’avril 1944 [4], un magazine édité par le Ministère des Communication du Gouvernement Belge en exil à Londres et destiné aux marins belges engagés dans le conflit [5]. Nous l’avons agrémenté de quelques illustrations pour en rendre la lecture plus ludique et compréhensible :

 


Vue d’artiste du HMS Westminster (Destroyer classe V&W) attaquant deux E-Boat le 15 avril 1943 au large de Lowestoft.       
Source : http://vandwdestroyerassociation.org.uk

« La côte Est de l’Angleterre est parsemée dans sa partie sud d’un nombre incalculable de banc de sables et d’eaux peu profondes entre lesquels se trouvent des chenaux de navigation très étroits. Devant ces bancs de sables se trouvent des larges étendues de champ de mines qui défendent l’accès à la côte. Pourtant, toutes ces redoutables défenses n’ont pas empêché les E-boat allemands d’en faire leur terrain de chasse favoris et d’y perpétrer de nombreuses attaques sur les convois qui y passent. Ces E-boat ont d’ailleurs donné leur nom à ces étendues d’eau, théâtre de tant de combats navals.
De nombreuses épaves sont les malheureux témoins et souvenirs des combats livrés là.

L’accès à ces eaux porte d’ailleurs le nom de « Pearly Gates » ou « Porte du Paradis » car tant de marins y ont perdu la vie. Les flammes pendent encore au haut des mâts de ces épaves, intimes tombeaux de ces navires et équipages dans l’eau vert-bleu.

Notre convoi vient du Nord et nous passons justement la « Porte du Paradis » pour entrer dans « E-Boat Alley ». Le soleil descend et à l’Est se dispense déjà la pénombre. Notre navire se trouve au milieu d’un énorme convoi. Il est déjà difficile dans la nuit naissante d’apercevoir l’avant et l’arrière de la longue ligne de caboteurs et autres navires. C’est le moment le plus dangereux de la journée, car c’est la le moment le plus favorable à l’ennemi pour frapper. Les hommes sont à leur poste de combat: leurs yeux cherchent sur l’horizon. L’ennemi peut apparaitre depuis n’importe quelle direction.

Très certainement des Junkers et des Dorniers se cachent dans les nuages avec le soleil couchant dans le dos. Les E-boat peuvent s’approcher presque imperceptiblement depuis l’Est dans la noirceur de la nuit qui nous étreint. Comme si cela ne suffisait pas, nous devons également faire très attention aux mines flottantes et aux épaves à moitié immergées.


Gauche: Junkers Ju 88A, chasseur-bombardier bimoteur allemand, France, 1942. (Référence Bundesarchiv: Bild 101I-363-2258-11)  Droite: Dornier Do 17 Z-5 du 1/KGr 606 au dessus des côtes de la Manche, fin 1940. Bombardier bimoteur allemand surnommé « Flying Pencil » (Pinceau Volant)[6] 
Source : www.falkeeins.blogspot.be

Nous sommes attentifs aux signaux du « Commodore ».

Soudain, un bruit de moteurs ! Qu’est-ce ? E-Boat ? Avion ? Amis ou ennemis ? Où ?

Bang, bang. . . . Le deuxième navire devant nous est ciblé. Il a presque entièrement disparu derrière de hautes colonnes d’eau et de la fumée s’élève depuis son pont. Furtivement, nous apercevons des avions en retraite, suivis par les balles traçantes de nos mitrailleuses. Non loin de nous, la mer bouillonne autour d’un Dornier qui a été abattu. Aucun navire n’a cependant dévié le moins du monde de sa route. Même la victime de l’attaque semble n’avoir été que peu atteinte, car elle maintient sa vitesse comme si de rien n’était.

Notre voisin à bâbord ne doit pas nous porter dans son cœur. L’un de nos obus a explosé non loin de sa passerelle de commandement. Et dans la fureur des combats, plusieurs de nos balles de mitrailleuses ont rasé de près ses mats et cheminées ! Tout s’est terminé en quelques secondes, mais des secondes qui comptent ! La nuit est maintenant totalement tombée. Nous ne percevons plus que les bouées lumineuses et de vagues formes de nos voisins directs.

Le navigateur doit être sur ces gardes, car le chenal de navigation est fort étroit. Épave à bâbord ! Épave à tribord ! Le navire devant nous ne semble pas avoir perdu de vitesse ou alors, est-ce nous qui allons trop vite ? Non, pas du tout, c’est une illusion induite par l’obscurité. Nous devons quand même faire attention. Celui qui nous suit se rapproche d’un peu trop près !

Alarme ! Des balles traçantes en direction de la côté s’élève dans le ciel depuis la mer. Les navires de guerre qui nous accompagnent tirent eux-aussi des munitions traçantes.

Tribord toute ! Ouf, nous l’avons échappée belle. Dans la lueur des obus, un officier de quart a aperçu une mine flottante juste devant notre navire !

Voilà qu’arrive le Radiotélégraphiste – Marconiste. Le message codé est rapidement déchiffré : «  E-boat ennemis se trouvent entre notre convoi et la côte ! » Immédiatement tout le monde est rappelé sur le pont. Chaque membre d’équipage est affecté à un poste de combat, aux munitions ou aux postes d’urgences.

Barre à tribord toute ! L’un de nos navires de guerre est au contact avec l’ennemi. Les munitions traçantes transpercent la nuit. Soudain une explosion illumine la mer. Un E-boat a pris feu sous les tirs d’un de nos chalutiers armés.


Le Chalutier armé HMS Turquoise est un vétéran du « E-Boat Alley ». 14 janvier 1944, Harwich. Le chalutier ASM HMS Turquoise termine 4 années de service sur la côté Est.  (Référence IWM: A 21378)

L’on entend à présent également les ronronnements de moteurs ! Direction Vert 45 ! Distance 800…. Notre petit « 6 pounder » crachent ces obus en direction d’une fumée blanchâtre qui approche par notre tribord. Un E-boat s’approche à pleine vitesse, mais nous ne voyons rien d’autres que cette fumée blanche. Secondes d’attente insoutenables…. Nous ne voyons toujours rien. Pas de torpille, un soulagement s’échappe des lèvres de chaque membre d’équipage.


Le « 6-pounder » ou canon de 57mm Mark VII avec système de rechargement automatisé type Mollins, 15 août 1944, HMS Mantis [7], Lowestoft.   (Référence IWM: A 25155)

Le convoi poursuit sa sinueuse route entre les bancs de sables, les épaves, les bouées et les mines….

Quatre heures du matin ! Nous sommes enfin hors de la zone dangereuse. Les hommes de quart sont relevés et peuvent enfin, après 9 heures ininterrompues d’attention, allez prendre un peu de repos bien mérité.

Un appel du « Commodore » par la radio : « Les E-boat ont étés chassés. Deux ont étés détruits. Le convoi est intact. »

Le soleil pointe ses rayons… Voici le navire qui nous amène le pilote du port. C’est un vétéran de la Grande Guerre et il nous conduit en toute sécurité dans l’embouchure de la Tamise. Des Spitfires tournent très haut au dessus de nos têtes et les dragueurs de mines nous ouvrent un chemin sûr. En effet, tous les dangers ne sont pas encore écartés : les mines magnétiques et acoustiques peuvent encore nous réserver de mauvaises surprises !

Enfin nous remontons le courant.

Encore une fois, un convoi est passé au nez et à la barbe des Allemands. Mais la radio de Berlin communiquera quand même qu’une attaque a été menée avec fermeté par leurs E-Boat contre les convois ennemis et que de nombreux navires Alliées auront étés coulés, nombreuses victimes qui n’existent que dans leurs fiévreuses imaginations ! »

Erwan Lafleur

Notes et Bibliographie :

[1] E-Boot est la dénomination, anglo-saxonne pour le S-Boot (Schnellboot) et signifie « Enemy-Boot ».
[2] En rouge sur la carte les numéros des « Schnellbootflotille » ayant été basé à un moment ou un autre courant 1944 dans les ports.
Source : http://s-boot.net
[3] En pointillé sur la carte, les principales routes de convois – hors convois d’approvisionnement du débarquement et post débarquement vers la France.
Sources: Arnold Hague’s Databe & http://www.naval-history.net
[4] J.Kuwert (1944) in « Marine », avril 1944, Vol. IV, n°4, Ministère des Communications (BE), Londres, p10-11
[5] Les marins belges bien qu’ayant la possibilité de s’engager à la Royal Navy Section Belge, ont parfois aussi choisi de s’engager sur des navires de la Royale Navy, de la France Libre (Surcouf) ou dans d’autres branches comme le S.O.E (Van Riel),… (H.Anrys, 1975)
[6] En 2013, le RAF Museum de Londres à sorti de la Manche l’épave d’un Dornier pour le présenter au publique. Source : http://nationalpost.com/news/raf-museum-pulls-nazi-flying-pencil-from-english-channel-more-than-70-years-after-it-was-shot-down
[7] HMS Mantis est le nom de code donnée à la base du Coastal Command situé à Lowestoft, sur la côte Est de l’Angleterre. Source : http://www.lowestoftmuseum.org/HMSMantis.html

Henri Anrys (1975), «Congé pour mourir – les belges dans la guerre navale 1939-1945», édition Pierre de Méyère, 4ème édition, Bruxelles, 479p.

Karl Scheuch (2010-2018), « S-Boats in the Kriegsmarine 1935-1945, war Zones of the S-boats, English Chanel 1944 ». En ligne http://s-boot.net/ . Consulté le 15/02/2018

Gordon Smith (1998-2016), «World War 2 at Sea – Convoy escort movements of Royal Navy vessels : Allied convoy codes». En ligne http://www.naval-history.net . Consulté le 15/02/2018

V & W Destroyer association (1993), «The journal of Midshipman Derek Tolfree». En ligne http://vandwdestroyerassociation.org.uk . Consulté le 15/02/2018

Gordon Williamson (2011), « E-Boat vs MTB : The English Channel 1941-45 », Osprey Publishing, 48p.

NB: l’auteur remercie les bénévoles des archives de la section Marine du Musée royal de l’armée et d’Histoire militaire de Bruxelles pour leur accueil et disponibilité.

 

Ce contenu a été publié dans article historique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.