Opération Mincemeat, un noyé au service de sa Majesté

À l’aube de ce 6 avril 1943, une petite barque de pêche part vers le large de la côte espagnole de Huelva, golfe de Cadix, pour accomplir son labeur quotidien. A défaut de poisson, le pêcheur va rentrer avec une prise peu banale. En effet, quand il aborde la plage, c’est un cadavre qui est débarqué. Un cadavre portant un uniforme de la Royal Navy, ceint d’un gilet de sauvetage, le corps enserré d’une chaîne gainée de cuir aboutissant à une serviette. Le cadavre est immédiatement confié à une patrouille de l’armée espagnole qui passait par là. Sans le savoir, le pêcheur espagnol entre dans la légende de l’une des opérations de désinformation les plus abouties de la Deuxième Guerre mondiale…

Corps du « Major Martin » lors de sa récupération par les Espagnols le 30 avril 1943

Là où tout a commencé

Nous sommes à Casablanca, en ce 31 janvier 1943, où vient d’avoir lieu la conférence interalliée entre le Président américain Franklin D. Roosevelt et le Premier Ministre britannique Winston Churchill. Entre autres, une des décisions prises est l’invasion de la Sicile, et du reste de l’Italie, dès la fin des combats en Tunisie. Plus tard, l’invasion de la Sicile prendra le nom d’Opération Husky. Dès à présent, il est question de camoufler les intentions des Alliés ; faire oublier l’Italie et diriger les forces ennemies ailleurs !
L’objectif sera donc la Sicile. Toutefois, la progression vers le nord de l’Italie ne se fera pas sans difficultés. L’Italie est membre de l’Axe et encore sous la coupe de Mussolini. En outre, l’Italie est une longue bande de terre coincée entre deux mers, le relief y est par endroits important. C’est pourtant là que l’effort des Alliés devra se produire…
Comme on peut aisément le comprendre, car les Allemands sont aussi conscients de la lente et pénible avancée qu’induirait la péninsule italienne, l’idée essentielle des Alliés est de laisser Hitler croire que la prochaine offensive va se porter ailleurs que sur la Sicile. Il va donc falloir le conforter dans ses certitudes en lui proposant deux alternatives solides : la prise de la Sardaigne et de la Corse comme têtes de ponts d’une offensive dans le sud de la France, et/ou, un débarquement en Grèce, prélude d’une offensive dans les Balkans.

Le choix de l’opération de désinformation va se faire à partir d’une hypothèse du MI-6 : Hitler reste persuadé que Churchill n’a pas renoncé à son offensive dans les Balkans, qu’il veut prouver, en 1943, la validité de sa stratégie de 1915. Hitler, en quelque sorte, valide cette stratégie car il craint pour cette partie de l’Europe. Une offensive dans les Balkans pourrait avoir la fâcheuse conséquence de couper les approvisionnements du pétrole roumain vers l’Allemagne.

La naissance du plan

Quelques mois auparavant, le Lieutenant Charles Cholmondeley a proposé une idée aussi ingénieuse qu’impossible : larguer un émetteur-récepteur en France, accroché à un corps suspendu à un parachute mal ouvert, manœuvrant ainsi les Allemands en leur envoyant de fausses informations. L’idée avait été considérée comme inapplicable. Cependant, à ce point crucial de la guerre, le Lieutenant-Commander Ewen Montagu, officier de renseignement de la Royal Navy, s’en rappela alors. Il lui demanda alors de rejoindre l’équipe qu’il constituait, et proposa l’envoi de faux documents par le biais d’un cadavre que l’on laisserait tomber aux mains des Allemands. Le plan est né.
La première difficulté de ce plan était la nécessité d’obtenir un cadavre sans éveiller les soupçons. La seconde est un fait ; si l’on immerge un cadavre, il y a très peu de chances que les poumons se remplissent d’eau. Dans ce cas, une rapide autopsie aurait conclue à une mort préalable à l’immersion. Le « coup monté » devenait alors évident. La chance finit par sourire à l’équipe avec la découverte d’un cadavre d’un homme, âgé d’une trentaine d’année, et décédé d’une pneumonie. Ceci coïncidait parfaitement avec le besoin, car ce genre de mort peut être comparable à une noyade.

L’opération Mincemeat

Nommer cette opération, impliquant un cadavre, Mincemeat (chair à pâtée) est un des plus féroces exemples du célèbre humour britannique en toutes circonstances.
Le dépôt du cadavre au large de Hueva s’explique par la présence d’un agent allemand très actif là-bas et proche des autorités espagnoles. Hueva est également éloigné de Gibraltar. Un point d’échouage du corps non loin de Gibraltar aurait certainement conduit les espagnols à remettre le corps de l’officier aux autorités là-bas. L’arrivée du corps d’un officier inconnu aurait très certainement crée une agitation très préjudiciable à une opération secrète. En outre, une étude des courants marins et des vents dominants fut faite pour anticiper la dérive du corps. Le moyen de transport idéal était sans nul doute possible le sous-marin.

La pierre angulaire

Vient donc le moment de fabriquer le document qui allait devoir mettre les forces de l’Axe sur le mauvais chemin et que devrait livrer le cadavre. Il ne faisait aucun doute que, pour avoir une chance de tromper les allemands, le document devait parvenir des plus hautes autorités. Le document serait donc une lettre du Lieutenant-général Sir Archibald Nye, Vice-chef de l’Etat-major Impérial, pour le Général Sir Harold Alexander du QG du 18e groupe d’armées. En outre, il devait être rédigé sur un ton amical, bien différent des termes habituels dans les documents officiels.

Le premier but de Mincemeat était que les Allemands continuent de penser que la prise de la Sardaigne puis de la Corse serait le prélude à l’assaut sur la France. Forger un document faisant état de l’attaque de la Sardaigne était une idée séduisante car, de fait, elle serait la meilleure des couvertures lors du rassemblement des troupes et leurs préparatifs en Tunisie. En évoquant également la Grèce et les Balkans, sur la lettre de Sir Nye à Sir Alexander, on pouvait contribuer à éparpiller les forces de l’Axe sur le front méditerranéen.

Le projet de lettre Nye – Alexander devrait faire mention de l’offensive en Grèce « Brimstone » ainsi que de la tentative de désinformation concernant la Sicile « Husky ». Sir Nye s’acquitta de son travail en ajoutant des informations en possession que l’équipe de Montagu ne connaissait pas. Il fit allusion à « Husky » comme condition préalable de « Brimstone ». Mais les Allemands ayant renforcé récemment leurs défenses en Grève, « Husky » pourrait être utilisée en préalable à une autre opération que Sir Nye ne nommait pas. Cet ajout permettrait de faire tourner toutes les têtes allemandes, comme une seule, vers la Méditerranée occidentale.

Un officier sorti du néant

La lettre Nye – Alexander ne pouvait n’être portée que par un officier. Compte tenu des personnes concernées, cette lettre ne pouvait être confiée à un officier subalterne. Cependant, cet officier ne devait pas être de rang trop élevé pour ne pas faciliter les recherches que ne manqueraient pas de faire les services allemands de contre-espionnage. Il fut ainsi décider que l’officier porteur de la lettre serait Capitaine avec la fonction de Major. Et pour sensiblement les mêmes raisons qu’il ne devait pas être de rang trop élevé, ce Major porterait le nom de Martin. Le Major William Martin surgissait du néant ! William Martin serait même marin.

Donner vie au Major Martin impliquait lui donner une existence légale, là aussi pour contrecarrer les recherches des Allemands. Pour cela, il lui fallait des papiers d’identité. À ce stade apparut la première difficulté sérieuse. Qui dit papiers d’identité dit photo ! Une première tentative fut de photographier directement le cadavre, avec le résultat très mitigé que l’on peut aisément imaginer. Puis, des recherches furent entreprises dans la foule londonienne pour dénicher un visage s’approchant de celui du cadavre. Finalement, un jeune officier qui lui ressemblait vaguement fut choisi. Afin de ne pas avoir à vieillir la carte artificiellement, l’équipe préféra faire croire à une perte. Ceci permettant de doter Martin d’une carte neuve avec mention : « En remplacement du n°09650 perdu ».

Carte d’identité du Major Martin

Enfin, l’uniforme du Major fut celui d’un officier de l’équipe. Il fut cousu les grades et attributs d’un Major des Royal Marines. Ils rassemblèrent de même l’imperméable et le reste de la tenue.

Le major Martin devient William

Il fallait en plus d’humaniser le Major humaniser l’homme. Pour se faire, l’équipe prit l’habitude d’évoquer Martin comme un vieil ami. Il semblait en effet que c’était le meilleur moyen pour le considérer comme vivant et de parvenir à le créer comme tel. Ces considérations ont fini par créer un faisceau d’éléments crédibles qui, mis bout à bout, ont raccroché Martin au monde des vivants avec une personnalité propre.

Tout officier consciencieux qu’il était, Martin n’en était pas moins homme. Ainsi, William avait rencontré Pam quelque temps avant son départ pour l’Afrique du Nord. Le coup de foudre en somme puisqu’ils décidèrent de se fiancer avant que William ne soit éloigné par la guerre. Cas de figure des plus fréquents. Cette histoire d’amour donnait de la crédibilité à William. Ainsi, il aurait sur lui deux lettres d’amour ouvertes et repliées maintes fois comme le ferait un amoureux transi. Il aurait également sur lui une facture de la bijouterie S.J. Philipps qui établissait l’achat d’une bague de fiançailles.

Pour donner une image à Pam, il fut organisé un concours entre les filles du service. Une photo de chacune devant être l’objet d’un vote. En parallèle, Montagu et Cholmondeley choisirent l’une d’entre-elles, non seulement pour son apparence mais aussi parce qu’elle était accréditée et avait accès aux documents ultra secrets. Cela constituait une sécurité de plus. Cependant, si elle fut dans la confidence d’un usage particulier de la photo, elle ne sut jamais rien de son usage final.

Pam, la fiancée du Major Martin

C’est au dernier moment que fut décidé de prendre des billets du théâtre Prince of Wales datés du 22 avril 1943. Le cadavre devait être embarqué le 19 avril au plus tard pour être aux environs de Hueva les 29 ou 30 avril. Le vol, lui, ne devait théoriquement durer que le temps d’une journée, à laquelle devait s’ajouter le temps de la dérive supposée du corps. Cela positionnait le vol de Martin vers le 24 avril et venait en support de la note du Club Naval et Militaire. Cholmondeley eut alors l’idée d’organiser une soirée d’adieu entre Pam et William en la soirée du 22 avril et se passant au théâtre.

Le premier et le dernier voyage de William Martin

Il était hors de question que Montagu et Cholmondeley laissent à quiconque le soin de transporter Martin. Ils chargèrent le caisson dans un camion du Ministère de la Guerre pour le conduire jusqu’au HMS Seraph.

Arrivés aux docks de Greenock, dans l’estuaire de la rivière Clyde en Ecosse, le caisson est chargé sur une vedette qui le conduit jusqu’au Forth, un ravitailleur de sous-marins. C’est sur ce dernier que Montagu et Cholmondeley confient à Jewell, le commandant du sous-marin, le caisson ainsi qu’un canot pneumatique de secours qui devait être mis à l’eau en même temps. Montagu enleva un des avirons pour donner l’impression d’une perte dans l’urgence et dans la panique. Pour l’anecdote, il conservera cet aviron en souvenir.
Par sécurité supplémentaire, il fut demandé à Jewell de n’immerger Martin qu’en présence des seuls officiers du sous-marin. Malgré cela, le caisson, chargé à la vue de tous, serait bien sur manquant à l’arrivée à Malte. Pour donner le change auprès de l’équipage, il fut indiqué à Jewell d’utiliser une histoire de bouée météorologique secrète devant être immergée près des côtes espagnoles. Donc que la plus grande discrétion serait demandée par Jewell à l’équipage afin que les Espagnols ne viennent pas retirer cette bouée.

Norman Jewel, commandant du HMS Seraph

Le 19 avril 1943, à 18 heures, le HMS Seraph appareillait.

HMS Seraph

Le Royal Marine Martin débarque en Espagne

Le 30 avril, Montagu reçoit un câble de Jewell disant que « l’opération Mincemeat » était terminée. Le 3 mai, un message de l’attaché naval à Madrid informait l’amirauté de la découverte, en date du 30 avril, du corps d’un Major Martin des Royal Marines. Le corps avait été inhumé le lendemain midi. Il n’était pas fait mention dans ce message des documents.

Le corps fut confié à un médecin légiste qui, après autopsie, conclu à une mort par noyade. Le Major fut ensuite inhumé avec les honneurs militaires, le dimanche 2 mai, en présence du vice-consul de Grande-Bretagne. Deux jours plus tard, le vice-consul reçut de l’ambassade de Grande-Bretagne à Madrid un message « Top Secret » l’informant que le Major William Martin était en possession de documents importants enfermés dans une mallette et qu’il fallait les récupérer le plus rapidement possible auprès des autorités espagnoles. Le vice-consul fit toutes les démarches nécessaires pour la récupérer mais ce n’est que 9 jours plus tard que l’attaché militaire à l’ambassade reçut la demande du chef d’état-major de la flotte de guerre espagnole de venir le voir afin de récupérer la mallette avec les objets personnels du défunt. Au cours de leur entrevue, le chef d’état-major dira : « Soyez assuré que la clef qui ouvre cette mallette n’a pas été employée ». Mais, durant tout ce temps, l’agent de l’Abwehr opérant à Huelva a certainement eu connaissance des documents secrets. En effet, après que les documents aient été restitués, ils furent examinés par les Britanniques qui conclurent qu’ils avaient été lus puis soigneusement remis en place. L’état-major britannique adressa un message quelque peu énigmatique à Churchill, alors à Washington : « Mincemeat Swallowed Whole (Chair à pâté toute avalée) »

Il semble que le plan des forces alliées ait réussi, car une division blindée allemande, qui aurait dû être envoyée en Sicile, fut envoyée en Péloponnèse où les Allemands consolidaient leurs positions en procédant à des travaux défensifs. Les Allemands envoyèrent également des troupes en Sardaigne et en Corse. De plus, une flottille de vedettes lance-torpilles se trouvant dans le détroit de Sicile et de Malte fut envoyée en Grèce. Après la chute du IIIème Reich, des photographies des documents contenus dans la mallette furent découvertes dans les archives de Dönitz avec une note garantissant leur authenticité. Dans les dossiers allemands, se trouvaient les copies photographiées des lettres, leurs traductions, et les différents rapports des agents secrets. Un dossier avait été spécialement préparé à l’intention de l’amiral Dönitz. L’état-major y notait qu’il avait conclu à l’authenticité des documents et que l’attaque principale des alliés porterait certainement sur la Sicile, mais qu’une attaque était prévue sur la Sardaigne, avec débarquement possible en Grèce.

Enfin Dönitz dit dans son journal : « Le Führer ne croit pas que le lieu d’invasion le plus vraisemblable soit la Sicile. Il pense que les documents découverts confirment que l’attaque principale sera dirigée contre la Sardaigne et le Péloponnèse ».
Aujourd’hui encore, le dénommé Major William Martin se trouve enterré dans le cimetière de Huelva.

Références et bibliographies

Opération Mincemeat : https://2eguerremondiale.fr/dossiers/guerre_secrete/operation_mincemeat
Mincemeat, une opération d’intoxication au cœur de la seconde guerre mondiale : https://www.franceinter.fr/emissions/rendez-vous-avec-x/rendez-vous-avec-x-29-septembre-2012
Opération Mincemeat : http://www.bbc.co.uk/history/topics/operation_mincemeat
Opération Mincemeat – L’histoire du major sans corps : https://www.youtube.com/watch?v=mNWTO9Uo5UA
Operation Mincemeat – How a dead tramp fooled Hitler: http://www.bbc.com/news/magazine-11887115
Dead man floating – Wolrd War II Oddest Operation : https://www.npr.org/templates/story/story.php?storyId=127742365
Operation Mincemeat – The story behind « The man who never was » in Operation Husky : https://www.defensemedianetwork.com/stories/operation-mincemeat-the-story-behind-the-man-who-never-war-in-operation-husky/

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.