[Anecdote] Évasion le 16 Juin 44

Comment des prisonniers de guerre belges s’évadèrent d’Allemagne… en bateau. Évasion le 16 juin 1944 depuis la côte de la mer Baltique, direction la Suède [1]

Note de l’auteur: Le récit qui suit est la retranscription de l’article paru dans le journal « La Libre Belgique » daté du lundi 21 août 1961 par le Commandant Georges Hautecler, officier adjoint de la Section historique de la Direction Générale du Renseignement et de l’Historique de l’Etat-major Général – Force Terrestre [2]. Seules quelques notes (marquées [x]) ont étés ajoutées par l’auteur afin de préciser certains aspects ainsi que quelques illustrations pour en  rendre la lecture plus ludique et compréhensible.

«  Il y eut relativement peu d’évasions de prisonniers de guerre vers la Suède : 19 au total. C’est que l’obstacle à franchir était d’importance. De plus, les prisonniers ignoraient l’accueil qui leur serait réservé de l’autre côté de la Baltique. La Suède avait mauvaise réputation parmi eux. Ils ne la connaissaient d’ailleurs que par les films de Kristina Söderbaum [3], vedette suédoise du cinéma allemand de l’époque, les articles pangermaniste de l’explorateur suédois Sven Hedin [4] et les cargos bourrés de minerai de fer scandinave qu’ils déchargeaient à regret dans les ports allemands de la Baltique.
C’est pourtant en direction de la Suède qu’eut lieu l’une des plus sensationnelles évasions collectives de prisonniers de guerre. Les héros en sont des prisonniers de guerre français et belges :

Aimable Blairon (récidiviste de l’évasion), caporal au 63e régiment de ligne [5] ;
Maurice Debois, brigadier au 1er régiment de lanciers [6] ;
Guy De Ridder, sergent d’active au 1er régiment d’artillerie [7] ;
Gervais Gousseau, caporal au 27e régiment de ligne [8] ;
Firmin Maghe, soldat au 1er régiment de ligne [9]

Les quatre français sont Jacques, Fribourg, Hilairet et Gaven. Tous ces prisonniers de guerre travaillent au Kommando VI/1203 de Griefswald [10], à la firme Buchholz Richard, chantier de construction de vedettes. Travailler toute la journée sur des bateaux donne évidemment envie de prendre le large. Aussi nos gaillards étaient-ils bien décider à s’enfuir dès que l’occasion s’en présenterait.


Carte du district Militaire n° II – Le stalag IIc se trouve près de Griefswald, le long de la côte. Source : www.espacedememoire.fr

Des travailleurs zélés

Nul d’entre eux n’était marin, ils s’efforcent de se documenter sur les choses de la mer et parviennent à se procurer des cartes côtières allemandes. Pour donner le change et endormir la méfiance des Allemands, ils décident de témoigner du plus grand zèle et de la plus grande soumission. Jamais le IIIe Reich n’a connu meilleurs travailleurs étrangers et le chef de l’entreprise ne tarit pas d’éloges à leur égard. Le chantier construit des vedettes rapides (75km/heure) pour la marine de guerre et des vedettes légères destinées au remorquage des hydravions jusqu’à leur hangar. Comme les prisonniers ne savent jamais si le bateau qu’ils construisent ne sera pas celui qui les aidera à s’enfuir, ils travaillent de tout leur cœur. Chez eux, il n’est pas question de sabotage. Le groupe espérait s’emparer d’une vedette rapide, mais voilà que s’offre une bonne occasion. Le chantier venait de terminer une vedette de remorquage de 8m25 de long et 2m25 de large, munie d’un moteur semi-Diesel de 3 cylindres de 50 chevaux, permettant d’atteindre la vitesse de 8 à 9 miles à l’heure. Par deux fois, De Ridder et Jacques, en qualité de mécaniciens accompagnent M. Buchholz leur « patron », jusqu’à l’île de Rügen en vue de roder le moteur.

Ils mettent soigneusement le moteur au point et profitent de l’occasion pour se familiariser avec la conduite du bateau, observer et noter les emplacements des bouées. Bientôt, ils surprennent une conversation entre Buchholz et le capitaine d’un garde-côte en réparation au chantier. Les deux hommes projettent une randonnée jusqu’à Peenemünde, située à environ 70 kilomètres, où le bateau doit être livré. En prévision de ce voyage, Buchholz demande aux mécaniciens la consommation moyenne du moteur. Ceux-ci mettant à profit son ignorance, lui annoncent une consommation triple de la réalité. Buchholz fait donc placer à proximité de la vedette deux fûts de 150 litres de mazout et un bidon de 50 litres d’huile et fait procéder au plein des deux réservoirs de 70 litres chacun. Les prisonniers estiment que tout ce carburant représente environ le double de ce qui leur est nécessaire pour gagner la Suède, soit un voyage de 170 kilomètres. Dans la soirée, grande discussion au Kommando. Jamais ne se représentera une occasion aussi favorable : on décide de tenter, la nuit même, la grande aventure. À minuit, les prisonniers forcent les barreaux aux fenêtres de leur baraquement et, dans la nuit noire, se dirigent vers le chantier.

Ils viennent à peine d’y arriver quand retentissent les sirènes. Il s’agit de réintégrer dare-dare le logement. En effet, à chaque alerte aérienne, les Allemands procèdent à un contre-appel. Revenus dans leurs couchettes les prisonniers font mine de dormir paisiblement à l’arrivée du gradé allemand. Ce dernier repart, complètement rassuré, et en pestant contre cette corvée qu’il juge inutile. Les avions alliés s’éloignent, l’alerte n’a duré que vingt minutes. Rien n’est perdu !



En haut : vedette de servitude portuaire
En bas : vedette destinée au remorquage d’hydravions (« wasserflugzeug wird mit schnellboot geborgen ») Source: ebay

 

En mer !

Nos hommes se hâtent vers le chantier, embarquent la réserve de combustible, arborent au mât de poupe un pavillon de la marine de guerre allemande dérobé à un bâtiment en réparation. Vers une heure du matin, départ vers la liberté ! Les prisonniers avaient projeté de naviguer à la rame dans le petit canal long de 1.500m menant à la pleine mer. C’est qu’il ne s’agissait pas d’attirer l’attention. Hélas, c’est marée haute ! Le courant est trop fort et le bateau n’avance pas. Il leur faut donc mettre le moteur en marche malgré les risques que cela comporte. À la vitesse de 18 km/h le petit bateau se dirige vers la haute mer, puis, nouveau contretemps ; le moteur s’arrête au beau milieu du Griefswalder Boden [11]. Fiévreusement, à la lueur d’une lampe de poche, De Ridder et Jacques se mettent au travail et découvrent que la pompe du système de refroidissement du moteur s’est calée. La réparation est rapidement effectuée et la pompe amorcée au moyen de la réserve d’eau douce. On repart. Comme il ignore si l’entrée du Griefswalder Boden est gardée militairement, ce n’est pas sans appréhension que l’équipage s’y engage. Ou bien il n’y a pas de défense, ou bien la garnison est endormie. Tout se passe, en effet, normalement. En pleine mer, de Ridder met pleins gaz. Avec Maghe, il reste à la barre. Une boussole obtenue d’un gamin de la « Hitlerjugend » amateur de chocolat est la bienvenue et le cap N.N.O. 28° est maintenu durant une heure. Il faut, en effet, rester dans la passe séparant Rügen de la côte allemande. Quant au beau travail de repérage des bouées, il s’avère inutile. La nuit étant d’encre, ils n’en aperçoivent aucune. Par contre, le phare de Peenemünde signalant la sortie de la passe est bientôt en vue.

Survolé par un hydravion allemand

A 4 heures du matin, le bateau franchit la passe. Serrement de cœur chez les évadés. Ne va-t-on pas les apercevoir? Les Allemands se gardent décidément très mal. Le bateau gagne la haute mer. De Ridder modifie la course et met cap au nord, en longeant l’île de Rügen, inquiétante masse sombre se étant perceptible à environ 2 miles. Vers 6 heures, le vent d’ouest se lève. Une heure plus tard, souffle une véritable tempête. Le petit bateau est durement secoué et l’équipage bientôt mis en déroute : les quatre Français et deux Belges tombent malades. Seuls restent vigilants de Ridder, Maghe et Gousseau. De Ridder et Maghe se relaient à la barre et à la boussole, tandis que Gousseau s’occupe des réservoirs et s’efforce d’écoper l’eau de mer passant par-dessus bord et qui alourdit le bateau. Le moteur tourne bien, mais le vent debout est si fort que l’embarcation reste quasiment sur place. Malgré les embardées terribles, les marins improvisés parviennent à maintenir le cap. Quelques rivets sautent à la prou, ce qui augmente l’inquiétude. Vers 9 heures, Rügen est dépassée et disparaît progressivement à l’horizon. De Ridder passe la barre à Maghe et s’allonge un peu. Il est si fatigué qu’il s’endort immédiatement. Soudain apparaît un convoi de trois cargos allemands suivant la même route que nos héros. Il s’approche dépasse le petit bateau et s’éloigne à l’horizon.

Il est environ 13 heures et le vent est tombé. Le petit bateau progresse favorablement quand surgissent alors cinq hydravions allemands. Alerte à bord ! Tous se dissimulent sous une bâche. Gousseau seul reste à la barre. Vêtu d’une salopette bleue et coiffé d’une casquette de marin allemand, il figure très valablement un matelot de la Kriegsmarine. Un des hydravions pique vers l’embarcation, passe très près, mais fort heureusement, son pilote, visiblement rassuré, rejoint les autres appareils, qui s’éloignent rapidement. À bord, on pousse un fameux soupir de soulagement.

Arrivée triomphale

Vers 14h30, la côte est en vue. Maghe réduit la vitesse et s’approche prudemment. Victoire ! Un drapeau suédois flotte à l’entrée d’un petit port. Pleins gaz et entrée triomphale vers 15 heures dans le port suédois. Même les malades, qui jusque-là croupissaient les uns sur les autres, baignant dans un mélange d’eau de mer, de mazout et de saletés sont subitement guéris. Les Suédois voient avec stupéfaction arriver une vedette de la marine de guerre allemande. Mis au courant de la nationalité et des qualités de son équipage, ils font à celui-ci un accueil triomphal. Les évadés sont arrivés à Rächenfud, petit port de pêche situé à la pointe extrême sud-est de la Scanie [12], à l’ouest d’Ystadt. Bientôt, ils sont à Stockholm et quatre mois plus tard en Angleterre où ils sont versés à la brigade Piron [13]. Peut-être a-t-on commis à ce moment une erreur psychologique : trois de nos gaillards au moins avaient certes mérité leur passage à la section belge de la Royal Navy. »

Commandant
Georges HAUTECLER

 


Carte publié dans le journal « La Libre Belgique » du lundi 21 août 1961 pour illustré l’article originel.

Notes:

[1]Georges Hautecler (1966), « Evasions réussies », édition Solédi, 252p. d’après https://www.freebelgians.be

[2] http://www.fraternellechasseursardennais.be/

[3] Kristina Söderbaum, (1912-2001) est une actrice allemande d’origine suédoise, épouse du réalisateur allemand Veit Harlan. Elle tourne au cinéma principalement entre 1936 et 1945, incarnant l’idéal féminin selon les doctrines du IIIe Reich. Après guerre elle et son mari eurent une période difficile jusqu’en 1950, car interdit d’écran et de mise en scène (théâtre) par la censure militaire Alliées.

[4] Sven Hedin (1865-1952) est un explorateur, écrivain, illustrateur, topographe et géographe suédois surtout connu pour son travail sur l’Asie Centrale et notamment le Tibet et l’Himalaya. S’il n’est pas considérer comme étant d’obédience national socialiste, il flirte avec celui-ci plus par conviction que l’Allemagne pourra protéger la Scandinavie d’une invasion par l’union soviétique. Le financement commun Suède-Allemagne qui avait rendu possible son expédition internationale et interdisciplinaire entre 1927 et 1935 en Mongolie n’était sans doute pas étranger non plus à sa conciliance avec l’Allemagne.

[5] Né à Leval-Trahegnies le 26 septembre 1912, Source : http://www.freebelgians.be

[6] Né à Liège le 2 janvier 1914, Source : http://www.freebelgians.be

[7] Né à Zwijnaarde le 8 juillet 1920, Source : http://www.freebelgians.be

[8] Né à Templeuve le 5 avril 1904, Source : http://www.freebelgians.be

[9] Né à Courcelles le 24 mai 1919, Source : http://www.freebelgians.be

[10] Griefswald fait partie du district militaire numéro deux, dans la zone géographie proche du Stalag IIc. En tant que prisonniers de guerre, ils peuvent être mis à contribution comme forces de travail dans les exploitations agricoles, dans les industries de fabrication ou, comme ici, sur un chantier naval de moindre importance stratégique (compte tenu du risque de sabotage).

[11] Baie de Griefswald, est une lagune situé entre l’île de Rügen, la mer Baltique et les côtes de Poméranie occidentale.

[12] Province (actuellement région administrative) situé tout au sud de la Suède

[13]  Groupement belge (unité belgo-luxembourgeoise) disposant en appui propre d’une batterie d’artillerie, d’un escadron d’autos blindées, d’une compagnie du génie et d’une compagnie de support logistique avec le charroi indispensable à une opération indépendante. Les Anglais engagèrent le groupement belge dans la poursuite des éléments ennemis le long de la côte normande, entre le canal de l’Orne et la Seine, ainsi que dans la libération de la Belgique à partir du 3 septembre 1944.
Source : http://www.brigade-piron.be

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