23 mars 1944 : le jour où Peugeot a tenu tête aux SS

La situation des usines Peugeot à Sochaux deviendrait-elle incontrôlable ? Maîtres des lieux depuis près d’un an, le 27 mars 1943 où les Allemands scellent « la réunion Peugeot-Volkswagen », le général von Guillaume et les responsables de la VW-werke redoutent une insurrection ouvrière tant ils ne maîtrisent plus rien. Ils viennent surtout mesurer les conséquences catastrophiques de la répression qu’ils ont conduite.

Tout bascule le 13 mars 1944, lorsque les autorités allemandes exigent la venue immédiate de la Hilfspolizei (Hipo) au sein des ateliers. Pourquoi cette décision ? Pour endiguer des sabotages qui se multiplient. Près de quinze en trois mois. Les machines ne sont jamais touchées directement : ce sont des transformateurs, des circuits hydrauliques, des compresseurs qui sautent. Un peu comme si « on protégeait l’usine ». Si les Allemands rejettent la responsabilité sur la direction de Peugeot, celle-ci est d’abord accusée de ne pas être capable d’organiser convenablement son service de gardiennage. Selon les occupants, les coupables sont des agents étrangers. Dans cette logique, les bâtiments seront protégés par une police efficace : ce sera la Hipo, dont la réputation s’est forgée dans toute l’Europe occupée.

Le 13 mars, une centaine d’hommes de la Hipo entrent dans les usines Peugeot. D’un seul coup, l’atmosphère devient insoutenable, les ouvriers se trouvant nez à nez avec des miliciens en armes, tous très nerveux. « On risque sa peau dans l’usine », constate le patron de Sochaux, Robert Godard, qui va tenter tout ce qui lui semble possible. Il demande immédiatement à rencontrer les hommes de von Guillaume pour apaiser les tensions. Il essaie aussi de prévenir par téléphone l’administration française à Paris, espérant pousser François Lehideux, directeur du Comité d’organisation de l’automobile, à engager un recours auprès des autorités allemandes. La présence  de soldats en armes est en effet une violation des accords de Wiesbaden qui scellent la collaboration économique entre l’Allemagne vainqueur et la France vaincue.

Jean-Pierre Peugeot reste cependant très sceptique sur la démarche, « je crains que nous devions nous débrouiller tout seul ». La Hipo emménage les 14 et 15 mars à Sochaux, réquisitionnant l’Hôtel n°1 qui servait avant-guerre à loger les ouvriers. Elle est ainsi tout près de la Fonderie jouxtant les cités ouvrières. Le 17 mars, elle est opérationnelle et s’attelle à des opérations déjà plus larges que prévues. Elle ne surveille pas seulement les mouvements de personnel ; elle traque ceux qui pourraient sembler peu productif. Sa méthode reste celle de sa réputation, la terreur, capable selon ses dirigeants, d’empêcher de nouveaux actes de sabotage. « Arbeit und Sicherheit » se félicite le Chef de la Waffen-SS affecté à l’usine, le capitaine Meurer, qui annonce « pouvoir honorer le programme Focke Wulf » commandé en urgence par la Luftwaffe. Pour réussir cette production, Peugeot a été autorisé à faire venir de La Garenne une presse Schuler de grande puissance. Des soldats ont escorté cet outil depuis la région parisienne jusqu’à Sochaux puis ont surveillé sa mise au point. Un périmètre de sécurité a même été instauré tout autour. Le 21 mars, aux premières lueurs du matin, une violente explosion retentit. On sait déjà que l’activité va être très comprise ce jour-là. Le rapport du directeur de l’usine est clair : « La presse qui vient d’être installée a été fortement endommagée à la suite d’un attentat effectué au moyen d’une bombe explosive. » A la barbe de la Hipo ! Pour les autorités allemandes, la colère est à son comble. Et le doute, longtemps caressé, grandit : « Nous pensons qu’il y a des complicités au plus haut niveau de l’entreprise. »

Atelier d’emboutissage et finition de la Peugeot 402

Atelier d’emboutissage et finition de la Peugeot 402

Au matin du 22 mars, des incidents se produisent à l’Emboutissage et à la Forge. Les troupes de la Hipo sont à cran, encadrées, vu les circonstances, par des « miliciens français et des sentinelles venues d’Afrique du Nord totalement incontrôlables ». Les cartes d’identités des ouvriers sont exigées entre les vestiaires et les ateliers, ce qui provoque des tensions puisque nombre d’employés laissent leurs papiers dans leur casier. Les méthodes font frémir. « J’étais au poste des Waffen-SS à la Forge, sous l’horloge. Il était sept heures. Il m’a crié « Ta carte ou je te brûle », le canon de son arme sur le ventre. » Les ouvriers qui râlent sont mis à l’écart. Le ton monte au point que l’on craint une bagarre. Auguste Bonal, le directeur de la Forge, intervient pour éviter un bain de sang. Les mêmes incidents surviennent à l’Emboutissage. Robert Godard sépare des hommes prêts à en découdre. Le travail est suspendu de 7h à 9h. Godard refuse de parler de grève : « L’usine est perturbée », déclare-t-il officiellement. Il convoque une réunion. Entouré de plusieurs de ses directeurs (Bonal, Margaine, Pasteur, Vincent), il fait venir Meurer qui arrive avec son chef de détachement. Durant la discussion particulièrement tendue, « un câble allemand annonce que l’usine de Mécanique est en grève ». Godard et Margaine s’y rendent. C’est une fausse alerte. Ils font venir Meurer et le mettent au courant : « Un Waffen-SS a constaté qu’une vingtaine d’ouvriers discutaient dans les vestiaires. Il a annoncé à tort qu’il s’agissait d’une grève. » Meurer évoque des « comploteurs » et exige de réunir la maîtrise : « Vous devez expliquer la situation. »

La réunion se tient à 11h30. Quelques minutes plus tard, on apprend que les Waffen-SS viennent d’arrêter une dizaine d’ouvriers à la Mécanique. La tension monte encore. « Des cris hostiles aux Allemands s’échappent de plusieurs lieux à la fois. Des coups de feu éclatent. » Godard, Bonal et Margaine se précipitent chez Meurer pour demander la libération de leurs ouvriers. « Vous mesurez les conséquences que peuvent avoir ces arrestations ? Vous voulez des incidents graves à la reprise à 13h ? »

Les hommes de la Waffen-SS imposent une nouvelle réunion à 14h, qui établira le plan de bataille. Les usines s’arrêtent, plus de la moitié des ouvriers refusant la reprise du travail. Meurer ne parle que de fermeté, soutenu par le chef des SS, Helwing. Il ordonne que le chef de la police, Hulf, aille s’entretenir avec les ouvriers. Meurer s’enferme avec les directeurs de Sochaux. De cette réunion à huis clos, il affirme que ses interlocuteurs « se sont opposés aux directives allemandes ». Il les accuse directement : « Vous n’avez pas apporté d’améliorations entre le personnel et les autorités allemandes, vous n’avez pas amélioré les conditions sociales, notamment les salaires, vous n’avez pas voulu arrêter les grèves. D’ailleurs, vous dirigez les grèves. »

Pendant qu’Hulf part s’adresser aux ouvriers, dans chacune des cinq usines (Forge, Fonderie, Mécanique, Carrosserie et Montage), et ce toujours accompagné d’un impressionnant service d’ordre, la Gestapo arrête Robert Godard, directeur des usines, Auguste Bonal, directeur de l’Emboutissage, et Louis Margaine, ingénieur de liaison et les usines de Sochaux et VW, et les envoie aussitôt à la prison de Dijon. Mais le coup de filet ne s’arrête pas là. Emile Fabrizio, sous-directeur et chef des services outillages des Forges et Fonderies, et Raoul Delattre, directeur des approvisionnements et des magasins, sont arrêtés à leur tour. A 17h, Madame Mattern appelle l’usine, son mari, l’ancien directeur, en retraite depuis le 1er janvier 1944, vient d’être transféré à Dijon. Au même moment, à Paris, la Gestapo arrête Jean Henry, l’ingénieur interprète.

 

Auguste Bonal

Auguste Bonal

Le 23 mars 1944, la direction de Peugeot est décimée. La Résistance aussi, puisque la plupart de ces hommes sont membres ou proches du réseau Stockbroker dirigé par l’agent anglais Harry Rée. Les usines sont stoppées. Une affiche signée d’un comité inconnu voit le jour, invitant à cesser  le travail. Sans ses directeurs résistants qui parvenaient à canaliser les soubresauts de la population, le personnel de Peugeot semble « livré à lui-même, peut-être prêt à en découdre ». Le capitaine Meurer contacte Besançon : « Nous ne contrôlons plus la situation… ».

Samedi 25 mars 1944 : réunion Peugeot-Porsche
Le 23 mars 1944, la Gestapo a arrêté plusieurs directeurs de l’usine de Sochaux. Les Allemands considèrent que Peugeot ne tient pas son usine, et couvre probablement des Résistants. Ne maîtrisant plus la situation depuis l’interpellation des dirigeants français, elle redoute par ailleurs une insurrection. Dans l’urgence, elle convoque les responsables de la Volkswagenwerke (VWW), l’entreprise qui patronne Peugeot depuis mars 1943.

Ferdinand+Porsche

Ferdinand Porshe

Le 24 mars au matin, le Professeur Ferdinand Porsche et son gendre, le Docteur Anton Piëch, sont à Sochaux, accompagnés de membres de la Gestapo. Ils ont été informés des incidents de la veille et de l’état actuel des choses. A 11h, une réunion les rassemble autour de ceux qui ont récupéré la direction de l’usine, Marty et Richoux. Le débat ressemble à un long monologue des Allemands. Piëch est soucieux, il commence par rappeler qu’Auguste Bonal, a déjà été détenu en 1943. La Gestapo rajoute alors que sa libération, due à l’intervention du Professeur Porsche, n’avait été accepté qu’à condition que la direction de Peugeot prenne toutes les mesures pour éviter le retour des sabotages. Or, le 22 mars, la presse Schuler a été sabotée.
Marty se risque, expliquant qu’il été impossible d’avoir un gardien derrière chaque machine. Le chef de la Gestapo réplique alors : « Les actes de sabotage montrent qu’ils émanent de la tête de l’entreprise. Ce sont toujours les machines nécessaires à l’exécution es nouveaux programmes qui sautent ! Ce n’est pas un hasard. Qui connaît les programmes demandés par la VWW, sinon la direction ? » « L’intérêt de la VWW, coupe Piëch, réside uniquement dans les questions d’exécution du programme de production. Or, il est impossible de travailler dans cette usine. » Porsche prend la parole : « J’étais ici il y a cinq semaines. J’ai constaté qu’il était impossible de faire garder l’usine. Les ouvriers doivent eux-mêmes se protéger. Je n’ai jamais vu d’usine où l’on est obligé de circuler avec un revolver. C’est un drame ! »
Piëch tente de déplacer la conversation. Il précise que la VWW a uniquement « pour rôle de diriger Peugeot pour tout ce qui concerne l’exécution des commandes. On ne doit pas compter sur nous pour contribuer à la surveillance chez Peugeot ». L’homme de la Gestapo ne partage pas cet avis : « La direction de Peugeot ne fait pas son travail. Mais le calme doit régner avec la VWW, donc avec son aide. Et si ce n’est pas le cas, la Gestapo interviendra. VWW et Peugeot perdront la direction de l’usine, ce qui signifiera pour VWW et Peugeot un grand discrédit. » « C’est moi, coupe Porsche, qui suis intervenu pour que la VWW devienne « parraine » de Peugeot. Il me serait personnellement très pénible, et ce serait une grande humiliation pour la VWW, si je devais, après neuf mois, déclarer au ministre Speer que nous ne pouvons rien entreprendre avec Peugeot. » « Mais que fait Monsieur Peugeot ? interroge l’homme de la Gestapo, nous avons l’impression qu’il suit la politique de l’autruche. Il faut établir une confiance mutuelle entre lui et la VWW. C’est pourquoi nous avons absolument besoin de voir Monsieur Peugeot. »

 

Anton_Piech

Anton_Piech

« Mais il est à Paris », explique Marty. Porsche renchérit : « La direction de Paris devrait être à Sochaux et essayer d’empêcher que de tels faits se produisent. » L’homme de la Gestapo insiste : « La VWW doit rencontrer Monsieur Peugeot au plus vite. » Marty appelle Paris et obtient un rendez-vous : « Demain à 9h, rue de Berry. » Ferdinand Porsche et Anton Piëch partent en trombe.
La rencontre du 25 mars est une étonnante leçon de supercherie. Porsche annonce habilement que « les sabotages qui frappent l’usine de Sochaux sont fomentés par l’étranger. Mais il y a des ouvriers complices, et il est impossible de mettre un gardien derrière chaque ouvrier. Le personnel a peur de faire des dénonciations : il craint d’être descendu. » « Avec des soldats en armes dans toutes les allées de l’usine, la peur d’être descendu existe en effet », répond le secrétaire général Maurice Jordan. Jean-Pierre Peugeot acquiesce : « Nous ne sommes pas des policiers. » « Monsieur Peugeot, coupe Piëch, la Gestapo explique la tension dans les usines par vos salaires maintenus intentionnellement bas. C’est une façon de créer et d’entretenir une atmosphère de mécontentement. Changez dans les quatorze jours votre système de rémunération de manière à ce que le calme revienne dans vos ateliers. La Gestapo est convaincue que Peugeot est une industrie mal dirigée. » « Nous payons les tarifs que nous devons, répond Jordan. Conformément à la loi. Et nous faisons tous les efforts sociaux : salaire journalier, ravitaillement, cantine, ressemelage de chaussures… » « Ne parlons pas de ça, coupe Piëch. Il faut instaurer le salaire aux pièces, ce qui le rendrait plus avantageux. » Porsche renchérit : « La Gestapo pense que nous pouvons ramener le calme en changeant la système des salaires. » Jean-Pierre Peugeot prend la parole et, sans se démonter, raconte : « A Sochaux, avant la guerre, tout le monde était payé à l’heure. Il n’y a jamais eu de paiement aux pièces ou au rendement ici. Un ouvrier devait seulement faire un certain nombre de pièces dans l’heure. » Piëch, énervé, réplique : « Quand je vous dis que la Gestapo parle d’une entreprise mal dirigée. En plus, elle pense qu’avec ce que gagnent vos ouvriers, ils ne peuvent même pas faire leurs achats au marché noir. » « Nous nous écartons du sujet, reprend Porsche qui en vient enfin à ses suspicions. Il faut calmer l’usine et nous nous demandons si la plus haute direction de Peugeot le souhaite vraiment de son côté. » « Docteur Porsche, interroge Jean-Pierre Peugeot, pensez-vous qu’un industriel puisse se réjouir de voir ses plus belles machines détruites ? » «Eh bien allez parler à votre personnel », lâche Piëch.

Jean-Pierre Peugeot tente de monnayer son élocution contre une libération de ses directeurs. Avec cynisme et mépris, il se fait rabrouer : « Vous les Français, vous imaginez que l’industrie allemande, les autorités allemandes et la police allemande sont une seule et même chose. Et quand quelque chose arrive, vous pensez que nous pouvons immédiatement obtenir une libération. Ce n’est pas le cas. »
Jean-Pierre Peugeot ira à Sochaux et lira un discours d’apaisement imposé par les Allemands, discours controversé après-guerre, mais qui ne change en rien les liens tissés avec la Résistance depuis 1943 : la maison Peugeot motorise les réseaux, ravitaille en vires et vêtements les maquisards, héberge au Cercle Hôtel des clandestins, avance 2,5 millions de francs pour régler les soldes des FFI. Dès qu’elle a découvert les plans des fusées V-1, elle les a transmis à Londres. Un vide de l’ombre qui se partage avec le personnel de l’usine.

Sources:

Musée de l’aventure Peugeot
http://www.vorkriegs-peugeot.de
L’Aventure Peugeot, éditions E/P/A
Les Peugeot, Deux siècles d’aventure, Alain Frerejean, Flammarion

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