Léningrad, l’îlot de la faim

27 Janvier 1944 : Fin du siège de Léningrad

Ce siège, levé par l’Armée Rouge le 27 Janvier 1944 aura finalement duré 872 jours, et coûté la vie à 1 800 000 personnes. La ville de Léningrad, peuplée par 2.5 millions d’âmes avant la guerre, avait été encerclée par la Wehrmacht ainsi que son allié finlandais le 8 septembre 1941. Parmi les 1 800 000 morts, un million étaient des civils tués non par les combats, mais par la lente souffrance qu’est la faim.


Léningrad, l’ancienne capitale tsariste du nom de Petrograd, désormais connue sous le nom de Saint-Pétersbourg, avait été le foyer de la Révolution d’Octobre. En 1941, elle était devenue la ville de Lénine, en hommage au père de la Révolution mort en 1924.

Une semaine après le début de l’opération Barbarossa, l’évacuation de la ville est déjà entamée. Mais en l’absence de plan préparé, le tout se déroule de façon totalement désorganisée. En effet, les Russes estimaient que les probabilités pour les Allemands d’atteindre la ville étaient bien minces.

– « On verra d’ici quelques lignes que l’erreur a coûté très cher ! »

Dès septembre, la ville est encerclée. Justement à cause de la mauvaise organisation de l’évacuation, à peine 500 000 habitants ont pu être évacués sur l’ensemble de la population de la ville.  C’est sans compter le grand nombre de réfugiés ayant fui l’avancée allemande qui ont convergé vers la capitale. On estime donc à plus de trois millions de civils qui y sont piégés et qui sont considérés comme étant des bouches inutiles à nourrir par le haut-commandement russe. Pour cette raison, contrairement à ce qui sera pourtant évoqué plus tard par les autorités soviétiques, l’évacuation continuera pendant le siège pour limiter cet enjeu déterminant.

Le 12 septembre, un décompte des vivres est fait et il est clair que Léningrad ne tiendra pas longtemps sans ravitaillement :

-blé et farine : stock pour 35 jours (éléments essentiels qui sont venus à manquer très rapidement vu le nombre de bouches à nourrir)
-céréales et pâtes : stock pour 30 jours
-viande ainsi que bétail sur pieds : : stock pour 33 jours
-matières grasses : stock pour 45 jours
-sucre et conserves : stock pour 300 jours (ce qui a sauvé bien des vies)the-leningrad-blockade-diet-works-because-its-sta-2-24681-1422387818-5_dblbig

La ration quotidienne d’un soldat était de 300 grammes de pain, celle des ouvriers et du personnel spécialisé (employés des usines d’armement, policiers, etc.) de 225 grammes, et celle des enfants et autres «bouches inutiles», de 150 grammes. L’hiver russe frappe fort. Le citoyen, déjà affaibli par le froid, doit souffrir en plus d’une famine extrême.

De novembre 1941 à février 1942, la seule nourriture disponible pour ces «bouches inutiles» diminue  à 125 grammes de pain par jour. Pain dont la composition était constituée de sciures et autres adjuvants non comestibles à la hauteur de 50 à 60%. Le tout, par surcroît, distribué avec parcimonie par le biais de cartes de rationnement.

Le 13 décembre, un communiqué rapporte un premier cas de cannibalisme. On considère pourtant que ce n’est qu’à partir de janvier que la famine sévit plus durement. On estime que durant cette période, 3 500 à 4 000 civils meurent de faim quotidiennement. Du côté allemand, pas du tout préparé à l’hiver russe, le froid cause aussi de très mauvaises surprises. Nombreux seront les récipiendaires de «l’Ordre de la viande gelée» (nom tourné en dérision de la médaille accordée aux survivants de l’hiver 1941-42).

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Dès novembre 1941, le lac Ladoga gèle et forme ainsi ce qui sera ensuite appelé «La route de la vie», constituant la seule voie d’accès à la ville de Léningrad. L’été, des bateaux circulent sur le lac pour évacuer civils, blessés, équipement et ravitailler la ville.  L’hiver, des convois entiers de camions poursuivent l’évacuation et le ravitaillement permettant ainsi de nourrir, ne serait-ce qu’un peu, cet îlot affamé. La glace fragile, les tirs incessants de l’artillerie allemande ainsi que les raids de la Luftwaffe font du lac Ladoga la tombe de bien des Soviétiques. Selon Dimitri Likhachev, cette route de la vie est davantage une «route de la mort» au vu du nombre de  victimes englouties à tout jamais dans ces profondeurs.

Lors de l’été 1942, un oléoduc posé au fond du lac permet d’approvisionner en électricité une ville assiégée de toute part, gagnant par le fait même le surnom «d’Artère de la vie». En hiver 1942, deuxième hiver du siège, les Soviétiques posent des rails sur le lac gelé pouvant ainsi évacuer encore plus de civils. Le nombre de non-combattants diminue alors, laissant bientôt dans la ville uniquement les combattants et travailleurs faisant de Léningrad une ville de front. Cela aura pour impact d’améliorer la situation du siège qui tourne alors rapidement à l’avantage des forces russes.

3

Le 9 août 1942, la Symphonie n° 7 «Leningrad», de Dimitri Chostakovitch, est jouée par l’orchestre de la radio de Léningrad sous la direction de Carl Eliasberg. La partition de l’œuvre avait préalablement franchi les lignes allemandes par avion, une nuit de mars 1942. Le concert fut retransmis sur des haut-parleurs disposés dans toute la ville et également braqués vers les lignes ennemies. L’artillerie allemande, essayant de faire taire ces mêmes hauts parleurs, fut réduite au silence par un tir de contre-barrage de l’artillerie soviétique. À la plus grande joie des Léningradois. Cette date, initialement choisie par Hitler pour célébrer la prise de Léningrad, symbolise le renversement de la dynamique du siège en faveur des Soviétiques.

L’Armée Rouge lance un contre-offensive en janvier 1943, créant une brèche dans l’encerclement de la ville et améliorant encore un peu la situation des assiégés. Mais la ville reste très exposée et est régulièrement bombardée jusqu’à un assaut soviétique faisant jonction avec les armées du front de Léningrad le 27 janvier 1944.  Léningrad est alors enfin libérée de ce siège si meurtrier.

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Le désordre total qui règne dans la ville rend le recensement des victimes extrêmement difficile. Situation qui n’aide pas, les familles de défunts, très souvent, ne signalent pas le décès de leurs proches afin de pouvoir continuer à réclamer leurs rations. D’ailleurs, les morts sont si nombreux qu’il ne reste pratiquement plus personne pour rapporter les décès. Les estimations au niveau des pertes se situent entre 690 000 et 2 millions de morts. Les banlieues de la ville ont aussi souffert, surtout au niveau du patrimoine historique et architectural qui a été pillé par les troupes allemandes. Mais dans la logique soviétique, qu’importent ces pertes, qu’elles soient humaines ou matérielles, Léningrad avait tenu…

 

Sources: « The Second World War » d’Antony Beevor
http://www.circe.paris-sorbonne.fr/villes/leningrad/les900jours.html
wikipedia: Siège de Leningrade

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