Raid de la baie de la Sude.

« Hello…well, I mean ”Buongiurno ».

(Bonjour…enfin, je veux dire  »Buongiurno »)

Veuillez faire la traduction pour moi, monsieur Moravia, s’il vous plaît. Merci.
Je suis l’officier Smith, chargé de l’interrogatoire, et voici mon interprète, monsieur Moravia, qui parle très bien l’italien car il vient du même pays que vous ».

Le jeune prisonnier regarde sans émotion l’interprète, sans rancœur, sans haine. Aucune pensée, aucun mot ne lui vient. Il regarde ensuite l’officier anglais…un homme droit, bien dans son uniforme, avec des yeux bleus, visage banal mais sourire agréable qui met en confiance.

– « Enseigne Cabrini, je vais vous demander de coopérer et de bien me donner tous les détails de l’opération à laquelle vous avez participé. Et pas la peine de nier quoi que ce soit, vu l’endroit où l’on vous a  »repêché », cela ne fait aucun doute que vous êtes impliqué jusqu’au cou. Si vous refusez de me parler, vous risquez d’être confronté à des gens beaucoup moins courtois que moi.
Donc…si vous voulez bien commencer?»

L’enseigne dévisage l’officier anglais, le jauge, réfléchit à toutes les possibilités … et il en a peu. De toute façon, il a fait ce qu’on lui a demandé et, en cela, il est fier. Il n’a pas tellement peur de la suite, il se sent libre de toute pression. Devoir accompli ou pas, il ne regrette rien car il n’a pas flanché et est allé jusqu’au bout.
Après quelques secondes de réflexion, il se lance dans le récit  du  »raid de la baie de la Sude ».

– « Buongiorno,
Lo mi chiamo (Je m’appelle) Angelo Cabrini, je suis enseigne de vaisseau de la Xème flottiglia MAS.
Pour cette opération, j’ai fait parti d’un commando de six plongeurs. Le 25 mars, au petit matin, nous avons quitté Brindisi qui se situe sur le talon de mon beau pays…mais j’imagine que vous connaissez déjà l’emplacement de ce port. »

L’anglais hoche la tête.

Après avoir esquissé un petit sourire l’enseigne continue son récit.

– « On est donc parti de Brindisi avec deux contre- torpilleurs vers la  »Baie de Souda », en Crête. Sur ces deux contre-torpilleurs, il y avait six navires de tourisme motorisés et modifiés.
Chaque membre de mon équipe aura son petit navire rempli d’explosifs pour faire un beau trou dans vos navires et les rendre inutilisables ».

Petit regard vers l’officier anglais qui resta de marbre a cette dernière phrase.

– « Imperturbable ce buveur de thé, pensa l’italien…Bon j’en étais où ? Ha oui.
Notre périple vers la Crête ne fut pas long et on n’a rencontré personne. La nuit tombée, les deux contre-torpilleurs nous ont débarqués à 10 nautiques de la baie. Quand mon équipe et moi, sommes allés sur nos canots, les contre-torpilleurs s’en sont retournés vers l’Italie… ».

Un des deux contre-torpilleurs

– « Un instant Monsieur Cabrini, cette opération était un aller simple…pas de retour prévu?…»

– « Non, aucun d’entre nous ne devait rentrer chez lui. On nous a donné le minimum d’informations et bien prévenus qu’ils n’iront pas nous chercher après…»

– « Donc ils vous ont choisi… »

– « Non, non, on s’est porté volontaire. Le devoir, l’envie de servir mon pays au mieux m’a fait lever la main. Les cinq hommes avec moi sont de la même trempe et sans doute meilleurs même. Je suis sûr que vous auriez fait de même monsieur Smith?…non? »

– « Peut être….bon…continuez! »

– « …Après quelques heures avec, au dessus, la nuit noire et, en dessous, une mer d’encre sans fond, on est arrivé comme prévu à 2 heures du matin, le 26 mars 1941, devant notre objectif. Le chef du groupe nous a fait aligner en vitesse lente, pour un minimum de bruit, et avancer avec le plus de discrétion possible.
De là où on était, on pouvait apercevoir quelques rares lumières prouvant la présence de nos cibles, difficiles à repérer du ciel, j’imagine, mais du coup, nous facilitant la tâche pour nous faufiler … même si les écrans formés par vos navires et quelques obstacles ont bien failli nous avoir mais on a réussi tout de même à passer outre.
C’est surtout grâce au Lieutenant Faggioni qui a su gérer avec calme et patience notre progression. Pourtant de mon côté, je ne faisais pas le fier. On était fatigué… Pendant trois heures, on a passé votre rideau d’obstacles , trois heures de stress, de peur, de fatigue, d’impatience…et plus on s’approchait de la cible, plus on avait envie d’accélérer pour en finir…mais heureusement, le lieutenant nous a menés avec fermeté et assurance.

Enfin, vers 5 heures, nous nous sommes trouvés à la bonne distance pour atteindre les cibles. On surveille les alentours pendant que notre chef, le lieutenant Faggioni, vérifie une dernière fois les cibles avec les jumelles. Il m’assigne avec un frère le croiseur « HMS York de la Royal Navy ».

C’est pour moi un honneur qu’il me choisisse.
Deux autres frères sont assignés aux pétroliers  »Périclès ».
Notre capitaine et son second attendent en réserve si nécessaire.
Une fois les cibles bien confirmées par chacun, on a attendu quelques minutes et à 5h15, notre lieutenant nous donne le signal.

On part tous les quatre en même temps, le moteur à fond. Je tiens mon gouvernail fermement, toute ma patience, mon stress, mes peurs se transforment en euphorie intérieure. Je me rappelle même avoir souri tout du long…Mais sans doute étais-je un peu trop euphorique et trop près du bateau : Après avoir enclenché le minuteur, j’ai sauté du canot avec un flotteur. Il y a eu une explosion et à partir de ce moment, je ne me rappelle de rien… »

-« Ha oui… récit intéressant et détaillé !
Je ne sais pas comment mais on vous a récupéré à temps, sonné…et non noyé. Votre jour de chance, j’imagine… »

« Et mes collègues?… »

Smith regarde l’italien, quelques secondes…

« Notre  »HMS York » a souffert de l’action de votre duo. Vous avez endommagé notre navire mais il n’a pas sombré.

HMS York après l’attaque

Le  »Périclès » a été touché juste une fois mais suffisamment pour ouvrir une brèche et se vider de son fuel.
Le quatrième canot a été retrouvé échoué, sans doute abandonné trop vite. La force des explosions a fait croire aux hommes qui défendaient ce port à une attaque aérienne. Du coup, ils ont arrosé le ciel…mais à part des mouettes abattues et un gaspillage de munition, ils n’ont rien descendu.
Par contre, nos hommes embarqués sur des navettes yougoslaves ont été les seuls à comprendre ce qu’il se passait et ont immédiatement réagi à la menace.
Ils ont coupé la route de votre capitaine et de son second mais ils ne se sont pas arrêtés pour autant. Alors les deux vedettes ont tirés au 20 mm. Le second a eu son embarcation détruite et votre chef, grâce à l’interception, a raté sa cible.
Malheureusement pour nous, quelques jours après l’attaque, le  »York » a été fini par un de vos avions.

Le Périclès et le York échoués

En ce moment, on essaie de remettre à neuf tous les navires qui ont été malmenés par les déflagrations. Pour le  »Périclès »,  on n’a pas le choix : il va falloir le remorquer pour le réparer en cale sèche.
Voilà le rapport que j’ai reçu, vous nous avez causé bien des soucis juste avec six hommes.
Par contre, j’approuve le fait qu’il n’y ait eu aucune victime dans cette attaque. En cela, je peux dire que votre opération a été  »propre ». »

– « Donc mes frères ne sont pas morts ? »

– « Non ,Enseigne, ils ne le sont pas, mais vous n’aurez pas l’occasion de les revoir car on ne va pas vous mettre  dans la même prison au risque que vous mettiez en place une évasion… »

 »Petit sourire ».

– « Vous allez m’envoyer où ? »

– « Cela, je ne le sais pas, mais vous n’allez pas être libre avant la fin de la guerre. Cela étant dit, je vous laisse aux mains de la police militaire.
Merci pour votre coopération, enseigne Cabrini Angelo.  Merci monsieur Moravia pour votre traduction…Au revoir, messieurs ».

– « Addio ».

Sources:

Raid de la Baie de Sude (anglais)
Raid de la baie de Sude (français)

J’espère que l’article vous a plu.
J’ai choisi cet événement car il raconte une opération réussie et surtout sans victime. C’est aussi pour montrer mon respect pour le courage de ces six hommes d’où qu’ils viennent.
Merci.
Vio Morvan du SPA.
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